
Au début du 20ème siècle la participation des indigènes aux activités sportives organisées était fort rare dans la régence de Tunis. Après le début du protectorat en 1881, la pratique des sports dans les clubs était réservée aux colons, et ce n’est que timidement que les autochtones ont commencé à s’adonner aux activités sportives en commençant par les sports individuels comme la gymnastique féminine jusqu’en en 1919 par la création du premier club de football musulman, L’Espérance Sportive de Tunis qui avait commencé à rivaliser avec les clubs dont l’ossature était jusqu’à là formée par les Français, les Siciliens et les Maltais.
Ci-après un extrait du roman historique de l’écrivain Hatem El Karoui intitulé « Lady Zeineb » (paru aux éditions Maghreb Media en 2011) qui décrit la vie d’une princesse égyptienne : Zeineb Nazli Fadhel descendante de la dynastie de Mehmet Ali, qui en 1900 a épousé Khalil Bouhajeb le fils du Mufti Salem Bouhajeb et qui a ensuite passé le reste de sa vie à voyager entre l’Egypte et la Tunisie (morte en 1913).
« …L’activité sportive principale sinon unique de l’association était pour le moment la gymnastique….Sa création avait néanmoins représenté un véritable acquis pour la régence car les autorités coloniales réservaient jusqu’à présent uniquement aux colons le droit de générer de telles associations. La loi existante datant de 1888 sur les associations était en effet trop contraignante et empêchait les Tunisiens de constituer des associations. La princesse approuvait donc fortement cette initiative et avait promis à Omar (1) qu’elle allait la soutenir financièrement.
Pour Zeineb de profonds changements devaient obligatoirement s’opérer dans les mœurs et les habitudes des Tunisiens qui devaient s’efforcer de découvrir et s’imprégner du nouveau mode de vie et des comportements sociaux importés par le colonisateur. Pour le moment et de manière générale l’exercice des activités sportives était exclusivement réservé aux communautés européenne et juive. Le décret Crémieux qui avait permis aux Juifs d’Algérie de se faire facilement naturaliser français à l’inverse des Musulmans avait impacté favorablement la situation des Juifs tunisiens qui bénéficiaient maintenant du même avantage…Ce qui leur avaient permis d’obtenir davantage de droits, notamment dans la constitution d’associations sportives.
Zeineb et Khalil avaient donc accueilli durant la matinée Omar à la Villa Ramsès et ils étaient partis ensemble dans une calèche pour visiter le siège de l’association à l’Ariana. En cours de route, la princesse avait tenu à lui demander des nouvelles de leur frère commun Hassine avec lequel Omar était plus en contact que Khalil.
« Comment va Sidi Hassine ? », s’était enquise Zeineb qui savait que ce dernier avait terminé sa médecine à Bordeaux (2). « Il est reparti à Bordeaux sur l’invitation de quelques collègues » avait répondu Omar. « Mais il sera parmi nous après-demain».
« Nous aurons tous besoin de lui » avait indiqué la princesse sur un ton enjoué… « Et en plus, il pourrait facilement t’aider dans ce projet d’association sportive car je sais que lui aussi est féru de sport ».
« Bien sûr », avait approuvé Omar. « Je ne serais pas éternel à la tête de l’association et personne mieux que lui ne pourrait m’y remplacer…Nous avons l’intention de faire paraître au nom de l’ATM une revue illustrée, et nous ne manquerons pas d’y indiquer que tu serais parmi les membres fondateurs de cette magnifique réalisation ».
« J’espère que ce n’est qu’un début » avait fait remarquer l’Amira. « Il y a tellement de choses à faire en matière de sport en Tunisie.
La princesse Zeineb savait cependant que le parcours serait ardu. Jusqu’à présent deux associations sportives avaient tout de même été créées, celle de « l’Association Tunisienne Musulmane » avait suivi celle de « l’Orientale ». Toutes deux étaient mieux armées que d’autres pour faire face aux associations coloniales car leur activité se limitait à la gymnastique, qui était facile à gérer et permettant de rivaliser aisément avec les jeunes des clubs du colonisateur.
De surcroit, le colonel espagnol Amoros, qui avait introduit la gymnastique en France avait dit : « la gymnastique est la science raisonnée de nos mouvements et de leurs rapports avec nos sens, notre intelligence, nos sentiments, nos mœurs et le développement de toutes nos facultés », et il avait aussi dit «La gymnastique sculpte notre âme.». C’est dire que c’était déjà un très bon choix de développer la gymnastique dans la régence…
Pour des sports collectifs comme le football, ça allait être autre chose…C’était évidemment un sport populaire dont la plus grande technicité se trouvait dans les dons innés des joueurs, à savoir leurs jambes qui constituaient leur capital, et à ce titre les Tunisiens musulmans allaient pouvoir rivaliser avec les colons…mais l’engouement pour ce sport pratiqué par la masse lui donnait une dimension politique.
Les talents qui s’usaient exclusivement dans les cours de lycée et les terrains de quartier allaient dès lors pouvoir s’exprimer, même de façon minoritaire, sur des aires de jeu plus appropriées et se mesurer à ceux qui se considéraient de la race supérieure….De belles empoignades en perspective…Cependant aussi, l’impact politique de sports collectifs et populaires comme le football allaient également un jour se matérialiser sur un autre plan : la canalisation et la résorption de l’agressivité du spectateur pour la faire dévier de ses véritables préoccupations sociales et économiques…Ce sport pourrait devenir un nouvel opium pour le peuple…
La visite du siège de l’association avait ensuite été entreprise. Ce n’était pas un local très vaste et un seul secrétaire y assurait la totalité du travail. Amor avait cependant indiqué qu’il allait recruter deux autres employés pour les travaux administratifs et la revue qui allait être éditée… ».
Le groupe avait repris la calèche et avait entamé le chemin du retour…Il était encore tôt et Zeineb avait constaté que son programme pour l’après midi était dégagé. Elle avait alors demandé à son mari : « Où peut-on jouer au Lawn-tennis dans les parages ? ».
Khalil avait été surpris par la question…Et en même temps quelque peu ennuyé d’avoir à y répondre. Il aurait voulu être agréable à Zeineb et la conduire à un cours de tennis pour y échanger quelques balles…Mais de telles infrastructures, considérées comme aristocratique, étaient très rares dans la régence. Quelques Français avaient commencé à pratiquer ce sport mais ils le faisaient à titre privé dans leur domaine ou leur propriété (3).
Il lui en fit part et ajouta : « Il y a de l’espace autour de la villa, nous allons y construire un ou deux courts ».
« Dommage ! » avait dit Zeineb. « Quand j’allais en visite en France et voulais jouer au tennis j’allais plutôt à Dinard sur la côte au Nord. J’y rencontrais parfois quelques Anglais résidant au Caire qui y allaient en famille pour les vacances, mais à Paris il y avait aussi des bons clubs de tennis…Bon…à défaut, on pourrait alors faire quelques parties d’Echec? ».
« Volontiers » avait dit Khalil. Aussi bien lui que Omar étaient de bons joueurs, mais Zeineb était une adversaire redoutable et cela allait être très difficile de la battre ! …Omar qui, qui pourtant avait beaucoup à faire, n’avait pas pu résister à la tentation de participer à cette joute.
La princesse était partisane de l’attaque à outrance et à ce titre, elle préférait les Blancs. Pour cette raison, contre Khalil, elle allait choisir une ouverture qu’elle maitrisait à la perfection : « le gambit du roi »…Les monarques adverses n’avaient qu’à bien se tenir…(4)
Par Hatem Karoui
(1) Omar Bouhajeb, le beau frère de la princesse. Il exerçait en tant qu’avocat. Il avait été le premier président de l’association féminine à laquelle les autorités coloniales avaient accordé un agrément de pure forme.
(2) Hassine, l’autre frère de Khalil avait terminé ses études de médecine en France à Bordeaux alors que Khalil était en ce moment président du secrétariat de la cour criminelle et avait obtenu la spécialité de la présidence du secrétariat de la cour plénière. Il avait été de cette façon le créateur des règles de la structure administrative du ministère tunisien de la Justice.
(3) Ce sont les Français de Tunisie qui commencent à pratiquer ce sport dans le cadre de clubs tels que le Sporting ou la Raquette Club. En1913, un premier championnat est organisé avant que la première guerre ne vienne interrompre les activités sportives. Auparavant il était pratiqué dans les propriétés privées.
(4) Naturellement, voir à cette époque une musulmane jouer aux échecs était exceptionnel. Ce n’est pas le cas aujourd’hui car le président actuel de la FTE (Fédération Tunisienne des Echecs) est…une femme.
H.K.
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