À l’occasion du 70ᵉ anniversaire de la Révolution hongroise de 1956, l’Ambassade de Hongrie à Tunis a choisi de commencer ses commémorations par un hommage particulièrement symbolique : celui rendu à Mongi Slim, l’un des grands hommes d’État et diplomates de la Tunisie indépendante.
Le Chargé d’Affaires de Hongrie, András Kolozs, a ainsi déposé une gerbe sur la tombe de Mongi Slim, au carré des martyrs du cimetière d’El Jellaz, en mémoire du rôle joué par le diplomate tunisien dans l’examen, par les Nations Unies, de l’insurrection hongroise de 1956.
L’histoire est peu connue en Tunisie. Elle constitue pourtant un étonnant chapitre des relations entre les deux pays et témoigne de la place que la jeune République tunisienne entendait déjà occuper sur la scène internationale.
Mongi Slim était alors le représentant permanent de la Tunisie auprès des Nations Unies. La Tunisie venait à peine d’accéder à l’indépendance lorsqu’éclata, en octobre 1956, la révolution hongroise contre le régime communiste et la domination soviétique. Après l’intervention militaire de l’Union soviétique et l’écrasement de l’insurrection, la question hongroise fut portée devant l’Assemblée générale de l’ONU.
Le 10 janvier 1957, l’Assemblée générale créa un Comité spécial sur la question de la Hongrie, composé de cinq représentants : l’Australie, Ceylan, le Danemark, la Tunisie et l’Uruguay. Mongi Slim fut choisi pour représenter la Tunisie.
La mission du comité était considérable : établir, à partir des témoignages disponibles et des informations recueillies, ce qui s’était réellement passé en Hongrie après l’intervention soviétique. Le comité, qui ne put accéder au territoire hongrois, recueillit notamment les témoignages de réfugiés et de témoins des événements. Les archives hongroises conservent d’ailleurs des enregistrements de témoignages recueillis en présence de Mongi Slim et des autres membres du comité.
Mongi Slim ne se contenta pas d’un rôle protocolaire. Il défendit une lecture fondée sur le droit international et le principe de l’autodétermination des peuples. Dans les débats de l’ONU, il soutint que l’entrée des troupes soviétiques en Hongrie constituait une violation de la Charte des Nations Unies et plaida pour leur retrait.
Le Comité spécial publia finalement son rapport le 20 juin 1957. Son travail s’inscrivait dans le contexte extrêmement tendu de la guerre froide et devait permettre à l’Assemblée générale de disposer d’un état des lieux aussi documenté que possible sur les événements hongrois.
Pour Mongi Slim, cet engagement international s’inscrivait dans une conception plus large de la diplomatie tunisienne. Quelques mois auparavant, il avait participé, aux côtés de Habib Bourguiba, aux négociations qui conduisirent à l’indépendance de la Tunisie. Il devint ensuite l’un des visages les plus en vue de la jeune diplomatie tunisienne.
Son parcours international allait d’ailleurs connaître une consécration exceptionnelle. En 1961, Mongi Slim fut élu président de l’Assemblée générale des Nations Unies, devenant le premier Africain, le premier Africain francophone et le premier Nord-Africain à accéder à cette fonction.
L’hommage rendu aujourd’hui par la Hongrie prend donc une dimension particulière. Soixante-dix ans après les événements de 1956, Budapest se souvient de celui qui, au nom de la jeune Tunisie indépendante, avait participé à faire entendre la voix de la communauté internationale sur le drame hongrois.
Au-delà des appartenances politiques et des rapports de force de la guerre froide, cet épisode rappelle surtout une idée chère à Mongi Slim : la liberté, la souveraineté et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ne s’arrêtent pas aux frontières nationales.
C’est peut-être là le sens le plus profond de cet hommage : la mémoire hongroise de 1956 rejoint, à travers Mongi Slim, l’histoire de la Tunisie indépendante et son propre combat pour la souveraineté.
B.O

