

Afin de nous donner un aperçu sur la relance économique dans les pays africain puisqu’il vient de participer aux Iles Maurice à une importante conférence sur la gouvernance de l’intégration et pour nous parler de la situation économique de la Tunisie, nous avons interviewé le professeur universitaire et expert en économie Ali Chebbi :
Espacemager : Quels sont les signes de relance économique dans les pays africains alors que les conflits politiques et militaires dans le continent n’ont pas perdu de leur acuité ?
Ali Chebbi : Au contraire, les conflits ethniques et militaires ainsi que les guerres civiles marquant les décennies quatre-vingt et quatre-vingt-dix se sont considérablement atténués en Afrique. Rappelons-nous l’état d’effervescence dont au moins 14 points chauds étaient dans la tourmente deux décennies durant. Ces conflits que ce soit en Afrique de l’Est, [entre l’Erythrée et l’Ethiopie durant les années 80 et 90, au sein de la Somalie et les émeutes de Mogadiscio, entre le Soudan et l’Ouganda,…], en Afrique centrale entre le Burundi, la République démocratique du Congo et le Rwanda, ou aussi en Afrique Australe entre l’Angola et le Zimbabwe… se sont considérablement rognés et les populations africaines semblent convenir à la nécessité de l’instauration de la paix et la stabilité comme condition nécessaire pour emprunté la voie du développement et la création soutenue de la richesse. Les conflits restants sont ponctuels et ne sont pas si généralisés. Le conflit autour du pouvoir au Nord du Mali et ceux à connotations économiques autour du partage de la rente pétrolière en Nigeria ne sont pas propres au continent africain et ne peuvent eternels.
Dans cet ordre d’idées, la croissance dans les économies africaines semble s’affirmer les 10 dernières années et dépasse d’ailleurs la moyenne mondiale. La BM ainsi que le FMI prévoient qu’elle dépasse la moyenne mondiale et se situera autour de 5% en 2013.
Quelles sont les perspectives envisageables pour les économies africaines ?
Ce sont les conditions initiales de revenus par tête faibles qui expliquent souvent les taux de croissance élevés, indiquant ainsi des sentiers de croissance vers une convergence et un rattrapage en termes de revenu moyen. Certes, le dépassement de la moyenne de la croissance en Afrique (5%) par rapport à la moyenne mondiale (3%) n’est pas nécessairement synonyme de développement durable puisqu’il reste beaucoup de dossiers vitaux à traiter tels que la pauvreté, la santé, l’enseignement, les disparités sociales, la gouvernance publique…. Il aurait suffit donc d’un minimum de stabilité dans la majorité des pays africains pour que ces derniers affichent des croissances relativement élevées. Mais, au vu des dotations en richesse naturelle et humaine et au vu de la position géostratégique dont jouit le continent, avec les prémices de relance économique globale enregistrée au début de cette décennie, il faudrait que le regard aux pays africains change. Les puissances américaine et européenne devraient revisiter leur manière de composer avec les africains pour œuvrer dans le sens d’un esprit de partage juste en échangeant la matière première par la technologie, ce que la Chine aurait adopté. De leur part, les pays africains devraient réorganiser leur appareil productif en adoptant de nouveaux modèles de développement privilégiant l’investissement dans l’éducation et la modernisation des institutions. Le dernier sommet réunissant les représentants africains dans le cadre de l’Union africaine à Saint-Louis, était une occasion pour que de telles problématiques soient débattues.
La Tunisie y a pris une part active. Quelles ont été les idées que vous avez défendues ?
Justement, la Tunisie, étant membre d’UA, a pris une part active dans ces débats en proposant une série de recommandations ciblant le développement inclusif et la recherche des gains dynamiques de l’intégration régionale. La constitution d’un comité de réflexion réunissant des experts africains, économistes et d’autres domaines y afférents, dont le rôle est le diagnostic de l’état des lieux et la proposition d’axes de développement permettant aux pays africains de mieux négocier leur destin. Mieux encore, en s’inspirant de l’expérience tunisienne en matière de plans de développement économique et social et les sauts qualitatifs étant enregistrés à travers les aspirations des tunisiens en termes de changement, la Tunisie a proposé une feuille de route pour le continent.
Comment voyez-vous la pertinence et le bien-fondé du ‘’Prêt de précaution Tunisie-FMI », alors que tous les prêts contractés par la Tunisie sont à court terme ?
« Il n’est pas évident que le prêt de la FMI soit accablant pour la Tunisie »
Les points de vue autour du prêt-FMI se sont divisés, ce qui est favorable à l’enrichissement des débats. Cependant, il n’est pas évident que ce prêt soit accablant dans les choix stratégiques de développement économique et social en Tunisie. Certes, des pays comme l’Argentine ou la Malaisie ont refusé de composer avec le FMI depuis les années quatre-vingt car ce dernier leur aurait imposé des conditions restrictives en matière de gestion des équilibres macro-économiques globaux en omettant la dimension sociale dans les réformes. Maintenant ces économies sont plus performantes que l’économie tunisienne en termes de croissance, de répartition et de solidité des équilibres, mais au prix d’années d’austérité assez dures. Au cours de ces années, des sacrifices ont été concédés sans qu’une véritable remise en cause de ces choix ait été faite. Deux points sont alors à souligner. Le premier est relatif au choix stratégique de développement économique et social devant être la traduction d’une volonté nationale réunissant toutes les forces vives autour d’un consensus ; et là, encore faut-il le vérifier en Tunisie puisque le défis de l’arbitrage entre court terme (gestion de l’inflation, des déficits publics, des revendications sociales urgentes,…) et long terme (modèle de développement rendant compte des prérogatives de la révolution,…) ne semble pas être assimilés par les partenaires sociaux, qui agissent souvent en dehors du contexte spécifique de la transition. Le deuxième est le rôle du FMI qui a évolué au fil du temps. Ce dernier est initialement conçu comme un fond spécialisé dans le financement des politiques macroéconomique de court terme. Selon sa perception originellement monétariste, les déséquilibres, donnant lieu à l’inflation sont dues à l’excès de la demande globale sur l’offre. La solution directe était alors celle d’une gestion restrictive de la demande globale en réduisant la taille de l’Etat par le gel des salaires, la privatisation, et par une politique monétaire restrictives pour compromette les crédits à la consommation. Cependant, ce paradigme est révolu puisque de nouveaux points de vue dans la ‘’ Nouvelle Macroéconomie’’ (Obstfeld et Rogoff) prenant en compte les rigidités et les anticipations des agents n’étaient pas sans influencer la démarche des architectes du FMI. D’autre part, vers la fin des années quatre-vingt, un rapprochement entre la BM et le FMI a été conclu en ce sens que le financement de moyen terme sera pris en charge simultanément par ces deux multilatérales, alors que ceux de long terme sont assurés par la BM et ceux de court terme par le FMI. La dimension sociale, à l’encontre des points de vue qui n’ont pas suivi l’évolution des rôles de ces deux institutions financières multilatérales et n’ont jusqu’alors pas avancé des alternatives, est désormais prise en compte. En effet, il suffit de visualiser les programmes financés par la BM, la BAD,… au profit des pays à revenus faibles et moyens pour comprendre que nombreux sont les projets à caractère social (santé publique, éducation, des circuits agricoles dans les régions défavorisées,..).
Des documents officiels fuités portant accord de confirmation avec le FMI, dans la première mesure portant révision à la hausse des prix des carburants, il est noté que le soutien des catégories sociales défavorisées est de mise à travers un meilleur ciblage pour des transferts sociaux (l’équivalent de bien-être de Lucas quand une politique fiscale est envisagée).
L’absence en Tunisie de solidarité sociale institutionnalisée durant cette transition difficile, les effets défavorables de la récession en Europe sur l’économie tunisienne, les promesses sans suite de plusieurs aides extérieures et l’aspect non-structurel des réformes assorties au prêt FMI ne justifient en aucun des comparaisons internationales non contextualisées pour en déduire des jugements de valeurs infondés. Ceci n’empêche de dire que nul ne peut prétendre connaitre l’économie tunisienne mieux que les tunisiens même s’ils viennent d’institutions internationales prestigieuses comme le CEPR dont les propos ont été pris dernièrement pour le cheval de batailles de quelques uns prônant la cessation du remboursement de la dette au titre de la lutte contre la corruption. Ceci est une erreur. En effet, l’audit des dettes extérieures dont la Tunisie a bénéficié durant les vingt dernières années ne servirait pas à mettre à nu les éventuels corrompus. C’est au sein des circuits internes lors des appels d’offre, du financement des projets, des conflits d’intérêt dus à la mauvaise gouvernance,… qu’il faudrait faire l’audit. Notre examen des principales dettes antérieures n’offre aucune faille procédurale à l’égard des bailleurs des fonds externes. Il ne sert à rien de se tromper de cible et en faire une cause ‘’noble’’ pour reprendre le terme de ses auteurs.
Quelles sont les solutions pour minimiser les risques de ce fameux prêt ?
« Il y’a des risques de l’élargissement des déficits extérieurs et budgétaires, de la dépréciation du dinar et des pressions inflationnistes »
Au vu des risques de l’élargissement des déficits extérieurs et budgétaires, de la dépréciation du dinar et des pressions inflationnistes nous voyons même la nécessité que ce prêt devienne Stand-by, c’est-à-dire avec tirage immédiat avec les mêmes conditions avantageuses de taux d’intérêt faible (1,08%) et de période de grâce de 3 ans. Ceci permettrait de stabiliser le dinar dans les 6 mois à venir et permettrait à la BCT une meilleure gestion monétaire de la transition. Cette dernière est en effet entrain de gérer non seulement les retombées de la politique macro-économique arbitraire du lendemain du 14, mais aussi les difficultés conjoncturelles de ce début de l’année.
Comment jugez-vous la situation de l’économie tunisienne ?
Sans évoquer les questions méthodologiques, je dirais que l’économie tunisienne a pu sortir de la zone de risques de renversement. Certes, la situation n’est pas au beau-fixe, mais elle n’est pas non plus catastrophique. Les tensions inflationnistes de ce mois d’Avril à hauteur de 6,2% et les réserves de change à 103 jours avec un dinar tendant vers plus de dépréciation par rapport à l’euro et dollar, sont les résultats de plusieurs facteurs.
(1) pour les tensions inflationnistes, elles ne sont pas monétaires comme indiqué dans notre article précédent. Elles sont les résultats d’anticipation, de demande et aussi de rareté artificielle. Toujours est-il que le taux d’inflation en Tunisie est toujours meilleur par rapport à celui en Algérie, en Turquie et en Egypte. La comparaison avec les pays avancés, à système monétaire lié aux marchés financiers, est fausse. A notre sens l’inflation en Tunisie ne touche pas les Insiders (les travailleurs ayant bénéficié d’augmentations salariale à taux supérieur à l’inflation) mais affecte globalement la situation des Outsiders (les chômeurs et les exclus) qui devraient voir les transferts qui leur sont alloués augmenter. A ce titre, ce qui a été envisagé dans le budget est insuffisant. Les nouvelles mesures de politiques monétaires rendant la liquidité plus chère mais plus disponible sont à l’origine de la réduction de la composante monétaire de l’inflation.
(3) Cependant, en dépit d’un ralentissement des recettes touristiques durant ce premier trimestre de l’année par rapport à celle de l’année dernière, le déficit courant a été réduit pour atteindre 1,8% du PIB à cause d’un rythme d’exportations (10,4%) qui l’emporte sur celui des importations (3,5%). Cette relative maitrise du déficit courant ne serait soutenable si les principales activités exportatrices ne sont pas soutenues par une diversification du portefeuille du commerce extérieur, et si les mesures de rationalisation des importations annoncé durant le dernier trimestre sont relâchées.
(4) La croissance trimestrielle du PIB aux prix constants n’a à notre sens pas était au niveau de nos attentes à cause non seulement de la récession en Europe qui a persisté, mais aussi à la poursuite de l’arrêt de quelques activités clefs. Il va sans dire que l’arme économique est encore déployée dans les frictions politisées. S’ajoute à cela un trimestre agricole plutôt défavorable. La révision à la baisse des prévisions de croissance annuelle d’un demi-point de pourcentage n’est pas en dissonance avec la révision à la baisse des prévisions aux Etat unis et dans presque tous les pays européen. Certes, la diminution des de la croissance prévue à 4%, aura des conséquences sur les taux de déficit public et extérieur envisagés. Une loi de finance complémentaire serait alors nécessaire et des accommodations budgétaires s’en suivront sans que la tendance continue de revenir vers le sentier de croissance soit altérée comme prévue dans nos publications antérieures.
Les tunisiens devraient se rappeler que l’économie tunisienne est en transition et que le retour au travail productif est la seule issue pour se lever la tête.
Qu’est ce qui fait selon vous que les analystes économiques qui se relayent sur les plateaux de télévisions, sont toujours pessimistes ?
Le terme ‘’analyse économique’’ me pose problème. Il faudrait d’abord dire qu’en Tunisie il n’y a pas encore de culture d’expertise. Durant les longues années pré-14, les spécialistes ne s’intéressaient pas à l’économie tunisienne au vu des contraintes que tout le monde connait. Ensuite, dans cette phase de transition, les intellectuels et élites n’ont pas été suffisamment rassurés pour jouer un rôle fédérateur dans la transition. Dès janvier 2011, ils s’étaient surpris par la venue de tunisiens ayant majoritairement la nationalité étrangère, cooptés par une équipe dirigeante n’ayant aucune légitimité historique et n’étant pas outillée pour s’élever à hauteur des concepts de la révolution et ayant aussi insulté l’intelligence des jeunes tunisiens dans le processus de changement dont ils rêvaient.
Enfin, l’auto-exclusion, quoi que légitime, des principaux partenaires politiques le lendemain des élections du 23 pour se loger dans le clan de l’opposition alors que la Tunisie est en reconstitution de ses structures institutionnelles, a crée un vide et a donc prêté le flanc à des voix sur-politisées pour vaticiner et prophétiser le chao et le catastrophisme. S’ajoute à cela le rôle timide pour ne pas dire non-professionnel de plusieurs médias ayant préféré l’animation et l’agitation aux débats constructifs. Mais le problème n’est pas si profond quand des propos incorrects sont tenus par des non spécialistes de l’Economique. Il devient grave quand l’aliénation politique envahit les esprits des spécialistes.
Interview réalisée par Abdelhamid Ferchichi
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