
Ce n’est surtout pas pour se comparer aux situations des pays frères et voisins qui ont connu la même trajectoire ou pour se vanter de notre spécificité car je m’en passerai volontiers mais il est de mon devoir moral d’insister sur le génie, l’intelligence et le réalisme tunisien.
D’ailleurs, Bourguiba disait « Mieux vaut une réforme modeste et progressive qu’une victoire impossible » et la majorité de la nouvelle classe politique a bien retenu la leçon en démontrant malgré les errements parfois incontrôlés qu’elle est responsable, réaliste et pragmatique.
Il y a certainement chez certains leaders l’ambition de s’inscrire dans l’histoire comme des remparts infranchissables contre les dangers de partition et de division. Ils ont eu le courage d’affronter leurs bases respectives, le mérite de pacifier le débat public, l’honneur de baliser pour une réconciliation nationale et la sagesse d’amorcer contre vents et marrées des discussions et des alliances pour le bien de la nation.
N’en déplaisent aux plus pessimistes et malgré mes critiques acerbes aux 2 gourous de la politique, je trouve admirable et réconfortant qu’ils aient enfin consenti à s’asseoir à la table de négociations pour sortir le pays de l’impasse. Ils l’ont certainement fait au prix de concessions idéologiques, mais ils en sortent grandis car ils l’ont fait pour une cause juste. La cause du peuple et de la nation.
Malgré le chaos économique, l’incertitude sécuritaire et le pessimisme social, l’épilogue politique est des plus heureux. Un happy end hitchcockien qui sonne le glas de héros donnant de leur personne et de leur force pour un instant de bonheur collectif et un moment de partage de valeurs patriotiques.
En adoptant la Constitution, en consentant à quitter le pouvoir malgré une légitimité électorale et en exprimant sa volonté de s’allier avec Nidaa, Ennahda a démontré qu’elle est capable de tous les sacrifices pour préserver l’union nationale et éviter le bain de sang égyptien. C’est le triomphe du bon sens et de la sagesse de 2 dinosaures de la politique qui ont privilégié un arrangement modeste à une victoire impossible.
Ennahda sort grandie de cette épreuve et Gannouchi, en politicien averti, a fait le coup de poker gagnant. Il a capitalisé à l’internationale l’expérience tunisienne en adoptant la Constitution, en quittant de son plein gré le pouvoir, en canalisant les velléités conservatrices de ses bases et a bluffé et surpris ses adversaires politiques en exprimant sa disposition à s’allier avec les plus réfractaires et les plus hostiles pour le bien de la nation.
Seuls quelques esprits chagrins doutaient du génie politique de ces hommes qui ont réinventé, au grand désarroi d’une opposition naïve et inconsciente, une nouvelle théorie de dialogue et de négociation. Dans ma petite ignorance politicienne, j’avais martelé et répété comme beaucoup d’autres d’ailleurs, que la lune de miel était impossible, que le divorce est déjà consommé et que l’affrontement sur la paternité du peuple est inéluctable. Mais les vieux sages ont démenti tous les pronostics et ont réussi à panser les plaies du passé et à enterrer les démons idéologiques pour mieux survoler le ciel de la concordance sociale et de la réconciliation nationale.
Loin de tout nombrilisme débordant, Gannouchi et Caid Essebssi peuvent se prévaloir de breveter un nouveau concept politique made in Tunisia « Les bases s’accommodent quand les têtes s’accordent».
Si Caied Essebssi est un orateur et un tribun hors pair avec un charisme, une richesse culturelle et une capacité à fédérer à ne plus démontrer, Gannouchi est un galvanisant de troupes, un Kasparov de la politique et un stratège qui n’hésite pas à reculer pour mieux rebondir et avancer.
L’ivresse du pouvoir n’a pas atteint les deux barons. L’un et l’autre l’a quitté volontairement en respectant leurs promesses et en assurant une passation digne et si pour certains l’art de la guerre se limite aux balles et aux canons, pour ces vieux routiers, le seul affrontement qui vaille est l’affrontement des mots et la noblesse des idées ne doit jamais se heurter aux vils intérêts qui se combattent par la conscience collective, le devoir patriotique, la cohésion sociale et la réconciliation nationale.
Jalel JEDDI