L’épopée de Cyrine Barbirou : La passion transformée en poème

L’épopée de Cyrine Barbirou : La passion transformée en poème

Fin décembre 2025, Cyrine Barbirou publie son premier recueil, L’épopée, aux éditions Arabesques. Le titre convoque l’héroïsme, non celui des guerriers, mais celui d’une femme qui survit et écrit malgré la souffrance, et fait de l’expérience amoureuse un lieu du sacré et de la fondation de sa subjectivité. Composé de cinquante-deux poèmes, le livre explore la violence d’un désir féminin face à l’indifférence masculine, et métamorphose la souffrance et l’humiliation en matière d’écriture intense et radicale. Derrière la forme fragmentée se dessine un récit clair : la rencontre, le rejet, l’obsession et enfin la tentative de libération d’une passion impossible. L’Épopée de Barbirou est ainsi celle d’une alchimie qui transforme la douleur amoureuse en œuvre, où l’amour impossible devient récit fondateur de l’identité et de l’écriture.

Le recueil s’ouvre sur L’angoisse, qui interroge la sérénité et présente la douleur non comme malédiction, mais comme voie d’accès à la vérité intérieure. Chaque poème développe cette dialectique : la souffrance est révélatrice et fondatrice, ce qui confère à l’ensemble une cohérence philosophique. La passion n’est jamais idéalisée : le corps, le désir et la sensualité occupent une place centrale. Barbirou célèbre le désir féminin sans euphémisation, et érige l’érotisme en langage existentiel. Les poèmes comme Ce verre de vin et éloignés incarnent l’urgence de la chair et le besoin vital d’exister par le corps.

La lettre comme forme d’obsession et de confession

Plusieurs poèmes adoptent la forme épistolaire, ce qui révèle l’absence et la distance. Dans Cher ami, la poétesse écrit l’humiliation et la souffrance avec une violence psychologique rare, et fait de la confession un geste presque politique. La lettre devient adieu au monde et testament poétique d’une passion qui ne peut se vivre que dans l’imaginaire. Cette forme permet également de jouer sur les niveaux d’énonciation, au point de brouiller les frontières entre destinataire, poétesse et lecteur, et de placer ce dernier dans la position d’un témoin de l’intimité.

Trois symboles structurent le recueil. Le vin incarne à la fois le plaisir et le rejet, métaphore de l’amour inaccessible, tandis que la mer symbolise l’obstacle, la profondeur du désir et l’insondable intériorité. Le silence, initialement signe d’absence et d’indifférence, devient progressivement un choix, une sagesse, un point d’achèvement où la parole s’épuise et laisse place à l’acceptation. Ces motifs accompagnent la progression dramatique du recueil, de l’enchantement à la libération.

Barbirou joue avec la confusion du « je » et du « tu », et introduit parfois des voix masculines ou imaginaires, ce qui brouille la frontière entre soi et l’autre. La fusion identitaire illustre l’intensité de la passion : l’amour y est à la fois projection de soi et confrontation avec l’autre. Cette instabilité psychologique n’est pas une faiblesse, mais une intuition profonde de l’expérience amoureuse : l’autre est à la fois miroir et épreuve, objet de désir et révélateur de soi.

L’écriture est au centre du recueil, à la fois arme et refuge. Dans Mes mots, la poétesse transforme la souffrance en beauté et en immortalité littéraire : la douleur devient matière première, et l’amour impossible s’éternise dans le texte. Ce paradoxe inscrit Barbirou dans la tradition lyrique où l’écriture sauve et construit une existence nouvelle.

Barbirou pratique un style qui mêle vocabulaire classique et tournures contemporaines, lyrisme et crudité, amplitude et phrases haletantes. Cette hétérogénéité reflète les oscillations de l’âme amoureuse : exaltation et désir animal, contrôle et perte de contrôle, éthique et abandon. L’alternance des rythmes et des registres crée un effet de fusion, où le lecteur ressent la tempête intérieure de la poétesse.

Dignité féminine et critique de la soumission

La répétition des postures d’humiliation pourrait susciter un malaise, mais une lecture attentive révèle une stratégie de démystification : en exposant jusqu’à l’obsène la logique de la soumission amoureuse, Barbirou en souligne l’absurdité et la critique. La poétesse transforme l’expérience privée de l’humiliation en geste public et politique, et interroge les codes culturels et le regard masculin sur le désir féminin.

I.Z.

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