
Près de six mois sont passés depuis la révolution du 14 janvier et la chute de la dictature. six long mois durant lesquels, les Tunisiens sont passés par tous
les états d’âme, de la tristesse à la joie, de la résignation à l’espoir, de la peur au courage, de la méfiance à la confiance.
Finies la dictature, l’oppression et la répression, les Tunisiens depuis fort longtemps muselés ont découvert la liberté d’opinion, d’expression et de revendication. Ils ont auront tout fait, pour s’exprimer et revendiquer, ce que droit et ce que de non droit, le légitime et l’illégitime, à titre personnel ou collectif, de manière organisée ou de façon anarchique, par la présence sur le terrain ou par le biais du cyber-militantisme.
Au fil des jours, les Tunisiens dans leur majorité se sont remis à leurs quotidiens oubliant peu à peu la solidarité et la citoyenneté qui les caractérisaient les premiers temps de la révolution. La vigilance et la participation, l’opposition et la proposition, à tout ce qui touchait aux intérêts de la communauté se sont progressivement estompées. Cette majorité de Tunisiens est, ainsi, redevenue silencieuse voire passive.
Passée l’euphorique des premiers temps, les Tunisiens se rappellent souvent, de leurs souvenirs de la révolution. A vrai dire, ils se sont admirablement acquittés de leurs devoirs de citoyens, le monde entier en atteste. A la révolution, tous les Tunisiens ont participé, chacun à sa manière. Nombreux sont les Tunisiens qui se sont transformés, à l’occasion, en journalistes, en reporters et en politiciens.
Intéressés par le jeu et conscients des enjeux, de nombreux Tunisiens ont intégré le monde de la politique, que ce soit en adhérant aux partis politiques existants ou à ceux nouvellement créés par des anciens politiciens ou par des néophytes en politique. Mais, la majorité des Tunisiens devenus analystes en politique de circonstance, que ce soit par les discussions de café ou de salon ou bien par le biais des medias sociaux, se sont progressivement désintéressés de la politique et de ses enjeux.
A l’évidence, les Tunisiens dans leur majorité communément désignés par majorité silencieuse, ne mesurent pas la puissance qui pourrait être la leur dans l’univers politique. Cette majorité silencieuse n’est pas consciente du rôle qu’elle a à jouer pour la défense des intérêts de la communauté et de la nation. Elle ne sait pas qu’il lui revient de légitimer la décision politique, de la contester voire de s’y opposer. La passivité, la nonchalance et le laisser faire, ont repris le dessus. La raison en est toute simple.
Depuis cinquante ans, tout a été fait pour dissuader le Tunisien de s’intéresser à la politique, au point d’en être dégouté et d’arriver à mépriser voire à haïr l’homme politique. Confiance et crédibilité faisant défaut, le Tunisien s’est remis, comme il en a eu l’habitude, à se référer aux leaders d’opinion. Par conséquent, la majorité silencieuse est redevenue manipulable voire manipulée.
Encore une occasion de perdue. Depuis la révolution, rien n’a été concrètement entrepris d’une part, pour faire prendre conscience au Tunisien du rôle qu’il a à assurer dans la vie politique et d’autre part, du rôle des partis politiques de relai entre le citoyen et le pouvoir pour la défense des intérêts de la communauté. A vrai dire, les medias et les politiciens en sont grandement responsables.
Les médias n’ont pas véritablement fait leur révolution. Férus de scoops, de reportages, d’articles et de débats à sensation, nombreux sont les médias qui n’ont pas saisi l’intensité du malaise de l’univers politique en Tunisie et de la gravité de la crise de confiance qui sévit.
Entre information et désinformation, entre impartialité et parti pris, entre objectivité et subjectivité, entre vérité et calomnie, le citoyen ne sait plus à quel saint se vouer.
Nombreux de ces médias confondent, encore, entre censure et limites de la liberté d’expression et de l’atteinte à la dignité et à l’intégrité, et certains n’en ont cure. Le journalisme d’investigation et de reportage, amenant et communicant la vérité dans les plus petits détails, se fait encore attendre.
Dans le contexte médiatique actuel, la politique, les partis politiques et les citoyens sont, partiellement, victimes des médias. A moins que les hommes politiques, les partis politiques et les citoyens, ne se mettent à boycotter les médias pour qu’ils comprennent ce qui leurs est demandé depuis longtemps.
De leur image entachée, de la crise de confiance et du désintéressement du citoyen, les politiciens et les partis politiques sont, aussi, grandement responsables. Le marketing et la communication politiques sont devenues, depuis deux décennies une science à part entière, et l’homme politique n’en est pas encore tout à fait conscient.
Entre intérêts personnels et intérêts de la nation, la manière d’agir et de communiquer de la majorité des partis politiques prêtent à confusion et le citoyen ne peut en faire le discernement. Certains hommes et partis politiques, avides d’existence, de reconnaissance, de faire valoir ou de désir d’expansion rapide, n’ont trouvé de meilleure stratégie que la discréditation de leurs adversaires. La désinformation, la calomnie, l’atteinte à la dignité et à l’intégrité des personnes et des institutions est devenue monnaie courante.
D’autres partis politiques en arrivent même à la subordination d’électeurs potentiels en profitant de leurs précarités sociales ou de désirs de spiritualité.
Toutes ces pratiques condamnables nuisent davantage à l’image et au crédit, déjà fortement compromis, de la politique et des politiciens.
Plus de 90 partis politiques ayant déjà obtenu leurs visas et sûrement davantage, une échéance électorale, des citoyens découvrant la libre concurrence en politique, les mécanismes et les moyens de propagande en politique, les stratégies politiques, les manipulations politiciennes, et le pacte républicain qui vient d’être accepté par la majorité des partis politiques. Ce pacte est sensé contraindre à une concurrence loyale entre les partis politiques, le respect de la démocratie et de ses préceptes, et la concrétisation des acquis de la révolution et des exigences du peuple Tunisien. Toutefois, ce pacte n’a pas force contraignante et n’est pas accompagné de mesures de sanction, et c’est là ou le bât blesse.
La crédibilité à la politique et aux hommes politiques, auxquels tous les Tunisiens voulaient croire après la chute de la dictature, a été entachée à l’entame par le Gouvernement Ghannouchi I. Alors que tous les Tunisiens s’attendaient à une rupture totale avec le passé, cela ne fût point le cas. Transparence, information, communication, remise en confiance, justice équitable, rien n’a été concret.
Les manifestations, les contestations, les mécontentements, les sit-in, les revendications, les grèves, n’ont pas cessé depuis. Il est vrai que les autorités, Gouvernements Ghannouchi I et II et Gouvernement Caied Essebsi, étaient dès leurs prises de fonction soumises à un défi impossible : apaiser les tensions, rétablir la situation sécuritaire, relancer l’économie et éviter la récession, résoudre les conflits sociaux, résorber le chômage, en somme solutionner en quelques mois les problèmes accumulés ces dernières décennies, et pour en finir organiser des élections, en étant appelées à rendre des comptes à une population aux aguets impatiente, incompréhensive et indisciplinée.
Ces autorités, sensées être garantes des droits et des obligations, de la démocratie et de la transparence, se sont compliquées la tâche par manque de fermeté, en ne rompant pas définitivement avec les pratiques du passé et en succombant à l’arbitraire. Ceci a davantage mis à mal ces autorités ainsi que les structures de l’Etat dont la légitimité est progressivement passée de contestable à contestée.
Ces autorités avec tout le mérite qui leur revient d’avoir, dans la tourmente et devant tous les entraves, les problèmes et les contretemps subis, éviter au pays de sombrer dans le chaos, ont eu l’audace de déléguer l’organisation des élections de la constituante à la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique.
La Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique, faut-il le rappeler, est une institution révolutionnaire créée le 15 mars 2011, par la fusion du Conseil de défense de la révolution, groupe bénéficiant d’une légitimité révolutionnaire, et de l’éphémère Commission supérieure de la réforme politique, l’une des trois commissions nommées pour réformer l’État tunisien selon un processus légal. De 71 membres début mars, ses effectifs sont passés à 120 puis à 161 membres. Douze partis politiques, dix-neuf syndicats, des associations de la société civile ou professionnelles et des personnalités la composent.
Cette Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique, a élu une commission pour l’organisation des élections dénommée Haute instance indépendante pour les élections, composée de 16 membres.
Ces deux instances, après des mois de travail acharnés, de discussions animées, de tensions et de débats houleux, ont abouti à des résultats probants et d’autres très discutables. Cependant, la réflexion quant à leur légitimité et leur de la manière de faire m’amène à émettre les réserves suivantes :
– La légitimé de la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique, ne vaut que par son statut d’institution révolutionnaire.
– La représentativité de la Haute instance n’est que limitée, sa composition définitive ayant été obtenu après moult tractations, tensions, et exigences, de présence de personnes, d’associations et de syndicats, et delà se pose la question de défense de groupements d’intérêt ou d’intérêts personnels au détriment de ceux de la nation.
– Le dépassement par ses instances de leurs prérogatives dans la mesure où elles se sont accaparés le « droit de décision » : Etant en mesure de savoir dès les premiers jours que l’organisation de l’élection de la constituante nécessitait 4 mois et demi, ce n’est qu’après plus d’un mois qu’elles ont déclaré que l’élection ne pouvait se tenir le 24 juillet et ont exigé la date du 18 octobre mettant tout le monde sous le fait accompli. Elles auraient du laisser la fixation de la date à la discrétion des autorités en concertation avec les partis politiques.
– L’éventuelle subjectivité et l’arbitraire dans l’exclusion des élections de la constituante, des personnes qui ont exhorté le président déchu à se porter candidat à l’élection présidentielle 2014,
– L’omission de la responsabilité morale, en n’excluant pas des élections de la constituante les membres du gouvernement sous l’ancien régime qui n’ont pas adhéré au RCD,
En outre, ces instances élaborent actuellement la loi relative à l’organisation des partis politiques et celle relative à l’organisation des associations. Ces deux lois deviendront exécutoires par décret présidentiel. Ceci est un outrage intolérable à la démocratie car la Haute instance n’a ni les prérogatives, ni les qualités ni les compétences de pouvoir législatif. En démocratie la souveraineté est attribuée au peuple qui l’exerce de façon :
– Directe, le pouvoir est exercé directement par les citoyens, qui votent les lois, et le budget, c’est la démocratie directe,
– Indirecte, les citoyens choisissent des représentants qu’ils chargent d’établir les lois et/ou de les exécuter, c’est la démocratie indirecte,
– Semi-directe, les citoyens élisent des représentants qu’ils chargent d’établir les lois, mais les citoyens peuvent aussi être amenés à statuer lui-même sur certaines lois, par les référendums, véto ou initiatives populaires, c’est la démocratie semi-directe.
Près de six mois sont passés depuis le 14 janvier et je m’aperçois, de jour en jour, que la démocratie tant désirée peine à être instaurée. La Tunisie est, désormais, divisée en une majorité silencieuse voire passive, des militants qui luttent au quotidien pour instituer la démocratie et des personnes qui les en empêchent à des fins personnelles. L’arbitre de cette lutte pour la démocratie, n’est autre que la majorité silencieuse. A quand sa prise de conscience définitive ?
Par Sadri SANCHO
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