
Maha Abdelhamid: L’objectif de cette marche est d’abord et avant tout de permettre une prise de conscience et une sensibilisation des Tunisiens. Beaucoup de Tunisiens ont des attitudes racistes mais sans le savoir. Cela passe d’abord par l’usage des mots et autres stéréotypes racistes. D’ailleurs, nous avons utilisé un slogan très révélateur au cours de cette marche, à savoir « Tout passe par les mots ». Par ailleurs, il y a quelque temps, nous avions signé une pétition pour que l’ANC, au moment de rédiger la Constitution, crée une loi qui condamne les propos racistes. Malheureusement, on nous a envoyés balader.
Vous savez, ce qui est grave en Tunisie, c’est la banalisation du racisme à travers les comportements, même l’élite intellectuelle n’est pas en reste. A côté de cette banalisation, il y a aussi le déni et le manque de volonté de changer les choses, mais encore faut-il qu’on prenne la mesure de la chose!
Quelles sont les formes de racisme et de discrimination dont souffrent les Noirs en Tunisie ?
Les formes sont nombreuses, cela passe par l’emploi des mots (abid, kahla, woussif, guiraguira…), les pratiques discriminatoires…Le racisme est un phénomène grave ancré dans la société tunisienne et dans les mentalités. Nous voulons attirer l’attention du pouvoir public et surtout des médias pour changer les mentalités.
Les Noirs sont « invisibles » en Tunisie et sont absents des postes de responsabilité, comment expliquez-vous cela?
Je crois qu’il n’est pas besoin de statistiques pour se rendre compte du déficit de scolarisation des Noirs en Tunisie. Quand Bourguiba a vulgarisé l’éducation pour tous, les Noirs n’ont pas pris le train en marche, comme il le fallait. Très peu de Noirs avaient fait des études, la plupart ont d’ailleurs fini par quitter l’école à cause justement de cette marginalisation. Aujourd’hui, l’on trouve très peu de Noirs dans les postes de haute responsabilité (avocats, médecins, hauts cadres). Les Noirs restent invisibles, et c’est justement cette invisibilité qui m’inquiète.
En Tunisie, l’on a tendance à nous assimiler à une minorité sans importance, alors que nous ne demandons que nos droits en tant citoyens tunisiens à part entière et non en tant que minorité. Et d’ailleurs, sur quelles statistiques se base-t-on pour nous classer parmi les minorités?
Pensez-vous que l’image « négative » du Noir va changer à travers ces actions que vous entreprenez ?
Bien sûr ! Ces actions ont pour but justement de changer les mentalités (même si ce n’est pas gagné d’avance) et de lutter contre les préjugés et les stéréotypes. Les premiers à véhiculer l’image négative du Noir, ce sont les médias ! Il suffit de voir comment le Maghreb a tourné le dos à l’Afrique noire. Les seules images qui nous viennent de cette contrée, c’est la pauvreté, la maladie, la malnutrition, alors que l’Afrique ne se résume pas à ça ! Par ailleurs, les Noirs tunisiens ne sont pas les seuls à vivre le racisme! Allez demander aux étudiants subsahariens ce qu’ils subissent comme racisme dans nos murs, ils vous raconteront des anecdotes dignes d’un scénario de film.
Propos recueillis par O.D.
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