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Nationalisation de l’eau en bouteille : une idée populiste face au désastre hydrique

10 septembre 2026
in Actualités, Chroniques
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eau bouteille
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Nationaliser la production d’eau en bouteille ! Une idée qui vient de surgir chez certains à la suite des chaleurs estivales et des pénuries. Ainsi, et pour enrayer les pénuries ponctuelles et reprendre la main sur une ressource vitale, l’État devrait tout bonnement exproprier, nationaliser et exploiter directement toutes les sources minérales du pays.

L’argument d’autorité brandi en place publique relève du pur réflexe démagogique : l’eau étant un bien commun et stratégique, sa mise en bouteille ne saurait échapper aux mains de la puissance publique. Une rhétorique simpliste qui confond délibérément la souveraineté régalienne sur les nappes avec la gestion lourde, technique et risquée d’une filière industrielle de grande consommation.

Car exploiter une source ne consiste pas à simplement poser un robinet au milieu d’une montagne. Pour faire parvenir l’eau minérale jusqu’aux rayons des épiceries, le secteur privé mobilise 31 unités d’embouteillage réparties sur 13 gouvernorats. Il aligne, ainsi, une force de frappe industrielle capable d’atteindre 520 000 bouteilles par heure. Cela implique de forer, de capter, d’entretenir des lignes de conditionnement automatisées, d’acheter des emballages, de gérer des laboratoires de contrôle sanitaire et d’assurer une logistique quotidienne d’entrepôts et de transport à travers tout le territoire. Ceci sans mentionner que le tout fait vivre des milliers d’emplois directs et indirects. Croire qu’un simple décret administratif permettra à l’administration de se substituer du jour au lendemain à ce maillage relève du pur fantasme.

Ce discours fait d’autant plus sourire qu’il intervient au moment où le contribuable constate l’état désastreux des finances publiques et la faillite chronique des entreprises sous tutelle étatique. Année après année, les différents rapports officiels sur les entreprises publiques étalent explicitement une triste réalité : l’échec dans la gestion de ces structures. Les chiffres parlent d’eux-mêmes ! En 2021, on a enregistré un résultat net agrégé abyssal de –1,129 milliard de dinars, tandis que les transferts directs de l’État à ces structures atteignent 14,56 milliards de dinars en 2022.

Dans le même temps, le déficit budgétaire s’est creusé à 9,249 milliards de dinars en 2025 pour flirter avec les 11,365 milliards en 2026. Prétendre que l’État a les reins assez solides pour injecter des milliards dans l’achat de lignes d’embouteillage et de flottes de camions relève de l’aveuglement économique le plus total, pour ne pas dire de la pure folie.

L’incohérence devient flagrante dès lors que l’on observe la gestion du propre domaine de l’État : le réseau d’eau (supposée) potable de la SONEDE. Ce dernier s’étend sur plus de 48 200 km. Son rendement plafonne péniblement à 77,7 %, ce qui signifie qu’entre 22 % et 25 % de l’eau injectée dans les canalisations s’évapore littéralement sous terre à cause des fuites et des casses.

Pire encore, plus de 100 000 compteurs sont officiellement recensés comme défectueux ou hors service à l’échelle nationale. Vouloir s’improviser embouteilleur alors que l’on peine à colmater ses propres tuyaux et à faire tourner son parc de comptage frise l’indécence de gestion.

Sur le plan hydrique, le diagnostic frôle le grotesque. La Tunisie subit une pénurie sévère avec une part moyenne d’eau renouvelable de 400 à 430 m³ par habitant et par an, bien en dessous du seuil critique absolu de l’ONU fixé à 500 m³, et qui chutera sous les 350 m³ d’ici 2030. Face à ce constat alarmant, on se contente de discours irresponsables ou accusateurs qui désignent les industriels de l’embouteillage comme les coupables de l’assèchement du pays au lieu de se pencher sur les vraies raisons et de s’interroger sur l’effondrement des services fournis par l’État.

Bien évidemment, les chiffres officiels du ministère de l’Agriculture pulvérisent cette fable. Le secteur de l’eau conditionnée ne prélève que 0,19 % du total des ressources nationales mobilisées. L’agriculture en accapare près de 80 %, le réseau de la SONEDE environ 15 %, et le reste de l’industrie avec le tourisme se partagent 5 %. Ce ne sont donc pas les usines d’eau qui vident les nappes tunisiennes.

Autre évidence, la demande explose et la consommation nationale d’eau conditionnée a atteint le volume colossal de 2,7 milliards de litres en 2025, portant la consommation annuelle par habitant à plus de 240 litres contre 87 litres en 2010 et plaçant la Tunisie au 4ᵉ rang mondial. Encore une fois, cette ruée est avant tout le symptôme de la défaillance du réseau public et de la qualité de l’eau du robinet devenue insalubre et impropre à la consommation dans de nombreuses régions du pays.

Les ménages, dont la dotation moyenne au robinet se situe entre 80 et 100 litres par jour pour tous les usages, dépensent près de 900 millimes par personne et par jour pour acheter de l’eau en bouteille. Pour les plus modestes, ce poste absorbe jusqu’au cinquième de leur revenu quotidien. Les tensions constatées en 2026 ne résultent pas d’un complot ou d’un épuisement physique des sources par les usines, mais d’un décalage logistique brutal face à des vagues de chaleur inédites, accentué par les coupures de courant qui ont ralenti les lignes de conditionnement.

La résilience du secteur repose précisément sur sa diversité : lorsque des unités sont touchées par une avarie ou une panne d’électricité, d’autres compensent. Remplacer ce maillage industriel par un monopole public centralisé transformerait le moindre incident technique en pénurie nationale généralisée, sur le modèle de ce que subissent déjà les usagers du réseau public.

Imaginons ensemble un instant une panne au niveau d’une usine étatique d’embouteillage d’eau nécessitant le remplacement d’une pièce ou d’une machine ! Combien de commissions, d’études et d’appels d’offres devrons-nous subir avant un retour à la normale ? Combien de bureaucrates devront se réunir, débattre et s’accorder pour mettre fin à cette situation ? Combien de temps tout ceci devrait prendre ? Certes, il n’y a pas de réponse scientifique à la chose, mais de nombreux exemples pourraient nous en donner un aperçu, à savoir les travaux du stade d’El Menzah, la Cité médicale des Aghlabides, le port en eau profonde d’Enfidha ou encore le très célèbre projet de métro de Sfax.

L’urgence pour l’État n’est donc pas de devenir fabricant de bouteilles en plastique ou distributeur d’eau en bouteille. Sa vocation est de bâtir de véritables infrastructures stratégiques, à l’image des stations de dessalement d’eau de mer de Djerba (50 000 m³/jour), de Zarat (50 000 m³/jour) ou de Sfax (100 000 m³/jour), indispensables pour compenser le tarissement des barrages. Sa responsabilité régalienne consiste à contrôler rigoureusement les quotas de prélèvement des nappes, à assainir le réseau de la SONEDE pour rendre l’eau du robinet buvable et à encadrer sévèrement les circuits de distribution et les marges abusives.

L’État doit rester le régulateur intraitable de la ressource commune, non pas le contremaître dépassé d’une usine qu’il n’a ni les moyens de payer, ni les compétences de piloter. Au lieu de lancer des appels infondés, on pourrait se pencher sur d’autres questions, à savoir la révision des prix de vente de l’eau aux industriels. Les autorités pourraient augmenter le prix de vente pour le compte des embouteilleurs d’eau.

 

Sofiene Ghoubantini

Tags: eauindustrienationalisationpenuerieproductionsecteur priveTunisie
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