
« La question sociale doit être au cœur du débat, vu que les jeunes se sont soulevés contre l’injustice sociale, les disparités régionales, le chômage et la précarité. » Jean Daniel (Tunis, 11 Mars 2011).
Mon propos consiste à recenser les pistes de solutions à la 1ère Problématique Socio-économique du pays, qu’est la »Résorption du Chômage » : Préservation des emplois précaires et Création de nouveaux emplois.
Se déplaçant à Sidi Bouzid et à Kasserine pour rendre hommage aux martyrs de la révolution, Messieurs Marzouki, Jebali et Ben Jaafar ont constaté par eux-mêmes l’impatience populaire quant à la réalisation des objectifs de la révolution, notamment en ce qui concerne la création d’emplois, la justice sociale et l’indemnisation des familles des victimes.
Aujourd’hui près de 800.000 tunisiens cherchent du travail (dont environ 200.000 de diplômés). En outre, et compte tenu de la sortie annuelle des universités de 80.000 diplômés, et de l’arrivée sur le marché de demandeurs d’emplois issus de différents horizons (retour d’immigrés, interruption d’enseignement, perte d’emplois), l’on estime la demande annuelle d’emplois à 120.000.
Si l’on se fiait au modèle de création d’emplois lié à la croissance économique (CE = TC% x 16.000 x 100), la courbe du chômage ne pourrait s’infléchir qu’à partir d’une croissance annuelle de 7,5%.
Et si l’on voulait que le taux de chômage soit ramené au dessous de 8% au bout de 5 ans, il nous faudrait réduire l’encours des chômeurs de 800.000 à 400.000 environ, ce qui nécessiterait un amortissement annuel de 80.000, soit un impératif de croissance additionnelle de 5 points de pourcentage.
En définitive, ceci nous amènerait à une croissance requise de 12,5%/an tout au long des 5 prochaines années, ce qui parait impossible surtout quand notre principal partenaire commercial est en passe de s’enfoncer dans une crise économique structurelle dont la sortie n’est pas prévue pour si tôt.
En outre, si la résorption du chômage ne se concrétisait pas avec évidence, la crise sociale persisterait et le retour aux sit-in serait plus virulent et périlleux sur la machine industrielle ainsi que sur les circuits de transport, et, par suite, paralyserait la croissance économique, donc ralentirait mécaniquement le rythme de création d’emplois. D’où un risque entier d’amplification du «malaise social».
Il s’en découle que le modèle de création d’emplois basé sur la croissance économique est particulièrement instable surtout quand le taux de chômage frôle les 20% (stock de départ trop lourd).
Par conséquent, il serait vivement indiqué de rechercher d’autres leviers de création d’emplois, ayant un effet immédiat, un coût supportable, et une portée socioéconomique bénéfique.
Dans cette perspective, diverses propositions ont été récemment émises dans le cadre de débats d’idées, pouvant se traduire par des mesures ayant une incidence rapide sur la création d’emplois.
I – Intensification des Chantiers :
– Accélérer l’achèvement du reliquat des projets d’infrastructure au titre de 2011, en privilégiant l’adjudication des marchés aux entreprises tunisiennes;
– Lancer immédiatement les projets d’infrastructure budgétisés pour 2012 (routes, chemins de fer, Auto Sfax-Gabes, zones industrielles, pôles technologiques, …), en mettant à contribution les organes spécialisés de l’Armée Nationale (Oued ellil, Laouina, …) et en fluidifiant les formalités administratives d’appel d’offres et d’adjudication de marchés;
– Anticiper la réalisation des projets d’infrastructure planifiés ultérieurement et devant être réalisés à l’intérieur du pays (Autoroutes Béja – Annaba, Enfidha-Kaïrouan, …);
– Confier aux Structures Opérationnelles, relevant du Ministère de l’Agriculture, la réalisation des projets d’infrastructures dans les zones rurales et agricoles: lacs collinaires, pistes agricoles, périmètres irrigués, périmètres d’élevage extensif, centrales de collecte de lait + fruits et légumes, etc..;
– Hâter la finalisation des études de nouveaux projets d’infrastructure s’inscrivant dans le cadre du développement régional : zones industrielles, pôles de petits métiers, routes secondaires, …;
– Favoriser la sous-traitance tunisienne dans les marchés publics en leur donnant un avantage supplémentaire de 20% par rapport aux étrangers, et obliger ces derniers à facturer en dinars tunisiens à l’instar de leurs homologues nationaux.
II – Restructuration et Redéploiement du Staff des Administrations :
– Tolérer le départ en retraite anticipée les fonctionnaires dans les métiers saturés ou à fort niveau de pénibilité (enseignement, santé publique, sécurité, ….);
– Rajeunir le corps des responsables régionaux de l’Etat par des cadres supérieurs expérimentés ou fraichement diplômés: gouvernorats (y comprises délégations et ôumed), municipalités, Finances, Economie, Equipement, Agriculture, …. (départ en retraite anticipés des ex-RCDistes);
– Renforcer le corps des assistants et les chercheurs dans les Universités et augmenter les quotas d’inscription aux cycles de Master ou de DEA:
– Renforcer le corps de contrôleurs et de recouvreurs dans l’Administration : contrôle des dépenses au 1er Ministère, Contrôle fiscal, Recette fiscale, Recouvrement des taxes municipales, ….
III – Aide à l’Insertion professionnelle :
– Les Smigars : exonération d’impôts / Salaires (1er palier au niveau du SMIG annuel);
– Les jeunes diplômés, n’ayant pas d’emplois: simplification des formalités d’obtention de patentes, dans une perspective d’allègement du fardeau du chômage (jeunes étant souvent découragés/bloqués/handicapés par l’obligation de déclaration mensuelle);
– Les jeunes patentés (chômeurs potentiels) : assouplissement des procédures de déclaration fiscale (pendant 2 premiers exercices) dans le but de leur épargner la bureaucratie administrative;
– Faciliter aux jeunes diplômés la création de sociétés de services (conseil, ingénierie, formation, ….) en consentant des incitations administratives et fiscales, ainsi que des mécanismes financiers attrayants (SICAR, primes d’investissement, …);
– Favoriser la Recherche & Innovation par des incitations fiscales adaptées (amortissement accéléré des investissements, ….), l’exonération partielle des charges sociales sur les corps scientifiques, et par l’éclosion de conventions Entreprises-Universités (énergies renouvelables, électronique, TIC, …);
– Recenser géographiquement les 75.000 nouveaux bénéficiaires des programmes d’insertion professionnelle des jeunes diplômés (Amal, …), et affecter chacun d’eux à un poste de travail rattaché à une Administration régionale (Municipalité, siège de Délégation, Dispensaire, Direction régionale des équipements, Direction régionale de la fiscalité, Direction régionale des douanes, CRDA, …..), afin qu’il puisse mériter dignement son indemnité et s’exercer à la vie active lui permettant de s’ouvrir sur l’environnement professionnel.
IV – Mise à contribution de l’Armée Nationale dans le programme d’insertion professionnelle :
– Recenser les jeunes éligibles au service militaire, et étudier l’opportunité de planifier des appels séquentiels au service militaire à raison de 10.000 jeunes par mois en moyenne, à répartir entre les 24 gouvernorats;
– Prendre en charge quelques 100.000 jeunes chômeurs par l’armée nationale, dans le cadre de leur service militaire, tout en les répartissant entre plusieurs départements : BTP, Reboisement, ateliers Mécaniques, Formation, SI, …..
– Engager au sein de l’Armée nationale quelque dizaines de milliers de jeunes diplômés, en vue de leur assurer des formations pratiques sur le terrain, susceptibles de les aider à l’insertion professionnelle, ce qui procurera à notre Armée nationale des compétences humaines de nature à se restructurer progressivement et à démarrer de nouveaux projets.
V – Moralisation des importations pour limiter la concurrence déloyale aux PMI :
– Structurer le secteur économique informel, pour atténuer la concurrence déloyale et favoriser le développement d’activités économiques structurées, créatrices de nouveaux emplois ;
– Endiguer le flux des importations illicites de biens de consommation, ainsi que des importations de produits non conformes aux normes techniques ou de qualité;
– Revoir les procédures d’importation des biens de consommation, pour en faciliter la maitrise (nature, rythme, bénéficiaire, …);
– Revoir la liste des produits libre à l’importation, par la taxation des produits superflus et les produits de luxe, et par l’application de la taxe antidumping sur les produits sous-facturés.
VI – Réactivation de l’industrie, affectée par la libéralisation des importations :
L’Industrie est le principal secteur générateur d’emplois, les 3 dernières décades du 20ème siècle l’ayant bien confirmé. Ce secteur a été sévèrement malmené à travers une libéralisation anarchique de l’importation, aggravée par les activités irrégulières conduites par le voisinage de Ben Ali.
Il serait donc indiqué de ressusciter ce secteur.
Afin de bien gérer la ‘‘cicatrisation des séquelles’’ de notre industrie manufacturière, un train de mesures complémentaires gagneraient à être élaborées permettant une consolidation de la capacité compétitive du tissu industriel et incitant les opérateurs privés à réaliser de nouveaux investissements:
– Recenser les PMI douloureusement frappées par le libre-échange avec l’UE, mais pouvant être réactivées moyennant des mesures d’accompagnement à court terme;
– Mettre œuvre des mécanismes de protection légitimes contre la concurrence déloyale, et définir des barrières technico-économiques similaires à ceux pratiqués par les pays développés (dumping qualitatif, prix, norme, conformité, social, …);
– Etablir une liste de produits fabriqués localement pouvant faire l’objet provisoirement d’une protection tarifaire partielle (liste extraite de la liste 4 figurant à l’accord de libre échange passé avec l’UE en 1995);
– Revoir les accords de Zone de libre échange avec l’UE, et celui de l’OMC, pour envisager la négociation d’un moratoire de 3 ans au moins, dans le cadre de la clause de force majeure (l’avènement de Révolution serait assimilée à une ‘‘circonstance atténuante’’).
VII – Raffinage du Plan de Développement Quinquennal :
Revoir l’élaboration du Plan quinquennal de développement économique et social, dans une logique de décomposition et de priorisation des projets d’investissement
Identifier les Grands Projets et les décliner en fiches suffisamment détaillées, en termes de faisabilité technique, budgétisation, viabilité économique, impact social et rentabilité financière:
1) Projets d’Infrastructures, à financer sur la »Caisse de Dépôts et de Consignations »:
• Extension du Réseau autoroutier,
• Modernisation et Extension du Réseau ferroviaire,
• Réseau des télécommunications,
• Construction de Zones franches et de Plateformes de logistiques off shore,
• Élargissement et Mise à niveau des Ports & Aéroports,
• Production d’énergie électrique à partir d’énergies renouvelables (éolienne, solaire, …),
• Dessalement d’eau de mer par Énergie Solaire : eau potable, hôtellerie, irrigation, …
• Revue et extension des établissements universitaires
• Mise à niveau des structures hospitalo-universitaires et extension des édifices de santé,
• Aménagement de nouvelles zones industrielles,
• Aménagement de zones touristiques modernes,
• Aménagement de parcs technologiques,
• Diffusion chez les ménages de systèmes de cellules photovoltaïques, etc..
2) Projets Économiques remplissant les conditions de viabilité et de rentabilité, à financer sur les Fonds d’Investissement Spécialisés avec le concours du système bancaire tunisien et des bailleurs de fonds étrangers (dettes bilatérales : partenaires européens et arabes, pays du BRICS):
• Industrie chimique (engrais + pharmaceutique),
• Industrie de matériaux de construction (mise en valeur des réserves locales),
• Industrie électrique et électronique,
• Autres Industries à haute valeur ajoutée,
• Projets industriels exportateurs,
• Complexe agroalimentaire (fermes agricoles intégrés, unités de transformation),
• Tourisme de standing (hôtellerie, loisir, espaces culturels, mise en valeur de sites),
• Nouvelles Technologie de l’information et de la Communication,
• Distribution moderne, etc…
Opportunités du projet de Transfert de la Capitale Politique & Administrative :
L’accélération du processus de création d’emplois devrait être catalysée par d’identification d’un Grand Projet Structurant, capable de déloger des poids lourds et favoriser l’érection d’une nouvelle colonne vertébrale au pays.
Dans ce contexte, le système de »Double Capitales » constitue un Moteur efficace de croissance économique et un catalyseur énergique de développement intégral.
Au delà de plusieurs pays développés disposant d’une double capitale (USA, Canada, Allemagne, Hollande), des pays émergents ont adopté cette démarche dans leur stratégie de développement économique et social : Chine, Inde, Australie, Afrique du Sud, Turquie, Brésil, Malaisie, Maroc, Cameroun, ….
Les premières analyses confirment que le fait de déplacer la ‘‘Capital Politique & Administrative’’ à l’intérieur du pays est bénéfique sur tous les aspects.
Envisager une telle alternative entrainera la reconstruction d’une nouvelle Capitale, soit un gigantesque chantier générateur de ‘‘grands projets socio-économiques’’ et créatrice de ‘’nouveaux emplois’’, ……
Cette opération aurait l’avantage de résoudre à la fois une série de problèmes : maîtrise de l’inflation foncière & immobilière à Tunis, développement des zones défavorisées, endiguement du flux d’exode rural, proximité de l’Administration, rentabilisation d’infrastructures lourdes, …
Kairouan semble être le site adéquat à ce transfert, d’autant que cette ville offre de précieux avantages :
•positionnement au centre du pays, à proximité régions sinistrées du Centre Ouest;
•disponibilité de réserves foncières pour les besoins d’urbanisation, …;
•existence d’infrastructures à rentabiliser davantage (Aéroport d’ Enfidha, autoroute, …);
•réalisation de grands chantiers de construction des locaux de l’Administration;
•proximité des principaux pôles économiques : Tunis, CapBon, Sahel, Sfax.
Si ce Plan venait à être décidé au courant du 1er semestre 2012, l’impact sur la création d’emplois serait substantiel avant même la fin 2012.
En effet, une telle décision entrainerait les évènements séquentiels suivants:
•la planification d’un projet de reconstruction d’une Capitale Moderne;
•l’engagement progressif de grands chantiers générateurs de ‘‘projets socioéconomiques’’;
•l’accélération du processus de création de nouveaux emplois, rien que par la réalisation des projets de génie civil & VRD;
•Le rapprochement de l’Administration Centrale des régions nécessiteuses et sollicitant l’assistance pluridisciplinaire;
•La construction d’édifices modernes, alliant la fonctionnalité et la communication inter-départements;
•La maitrise de l’exode rural, voire son extinction et renversement des flux migratoires;
•Le développement de l’agriculture de par le maintien des ruraux dans leurs zones d’origine;
•La promotion de microprojets dans les régions déshéritées avec le concours de la micro-finance;
•Le désengrangement de Tunis, tant en trafic routier qu’en concentration urbaine;
•La maîtrise de la spéculation foncière et immobilière dans le grand Tunis.
Telle est une idée qui pourrait donner lieu à un moteur de croissance économique et constituer un facteur réducteur de la fracture sociale affectant notre pays depuis longue date. Cependant, elle mérite approfondissement et ajustement pour en faire un Méga Projet, susceptible de réaliser d’une pierre plusieurs coups à la fois. A suivre…
Ingénieur
Discussion about this post