
Le secteur de la santé connaît une crise majeure. Les résidents et les internes qui constituent la cheville ouvrière dans les hôpitaux universitaires sont en grève qui dure depuis plusieurs jours, paralysant une bonne partie des activités de soins.
La grogne a gagné leurs aînés les assistants et les professeurs agrégés qui étaient en grève le 3 janvier et qui déclarent rester mobilisés pour d’autres actions. Les examens se trouvent sérieusement menacés et des sit-in s’organisent dans les facultés de médecine. L’agression du professeur Chokri ben Guaddour, professeur et chef de service d’anesthésie-réanimation à la Rabta survenue à la porte du ministère le 3 janvier a constitué le point culminant du pourrissement de la situation dans le secteur de la santé.
Seul contre tous
L’ensemble du corps médical s’oppose au projet de Mr Abdellatif Mekki présenté à l’ANC qui oblige les médecins spécialistes à travailler pendant 3 ans dans les régions de l’intérieur avant de s’installer dans le secteur privé.
Le cartel médical composé de l’ordre des médecins, la conférence des doyens des facultés de médecine et des 4 syndicats représentatifs des médecins dans le secteur public et le secteur privé, réunit dans la maison des médecins le 26 décembre a qualifié le projet du ministre d’arbitraire, précipité, coercitif et inopérant.
Les organismes ont déploré l’empressement dans le processus d’adoption de ce projet contre l’avis du corps médical dans une volonté du fait accompli. Ils ont revendiqué le retrait du projet de loi et l’organisation d’un débat national sur les défis du système de la santé en Tunisie et en particulier le déséquilibre régional.
Une cause juste
Il y a un consensus national sur le fait qu’il y a un flagrant déséquilibre régional en matière des services de santé dont le symptôme frappant et le déficit en médecins spécialistes dans les régions de l’intérieur.
Le déséquilibre régional était l’un des mobiles de la révolution de la liberté et de la dignité du 14 janvier 2011. Si ce déséquilibre régional persiste il n’y aura ni paix social ni stabilité politique.
Le travail obligatoire des médecins spécialistes dans les régions de l’intérieur pourrait effectivement être une solution. Parallèlement il est nécessaire de transformer les hôpitaux régionaux en hôpitaux universitaires et de réformer le mode de fonctionnement administratif de ces hôpitaux qui est archaïque et bureaucratique et les doter d’un système de gestion moderne et souple. L’instauration des facultés de médecine et de pharmacie dans les régions de l’intérieur permettra de relancer de façon irréversible le secteur de santé dans ces régions.
Méthode bureaucratique
Parfois une mauvaise méthode nuit considérablement aux causes les plus justes. La méthode adoptée par le ministre de la Santé pour faire aboutir la réforme était bureaucratique et brutale. Elle a été rejetée de façon catégorique et massive par les médecins..
En effet il n’y a pas eu de concertation avec le corps médical sur ce projet qui est précipité et présenté comme un fait accompli. Le corps médical tunisien, jaloux de sa réussite et fier de ses acquis, tient toujours à être la locomotive des réformes dans le système de santé selon les priorités, le rythme et les modalités qu’ils fixent lui même.
D’autre part, la réforme ne peut réussir qu’avec la conviction et l’adhésion de l’ensemble des médecins et nullement par l’obligation et le passage en force. Le corps médical qui peut sembler en apparence divisé entre secteur privé et public et entre jeunes et moins jeunes est dans la réalités un corps très soudé avec des traditions ordinales et corporatistes qui remontent à plus d’un siècle. Les doyens, Les maîtres et les aînés jouent un rôle très influent dans ce corps qui ressemble plus à une académie plutôt qu’à une corporation professionnelle classique.
Par ailleurs, l’engagement de telles réformes nécessitent des femmes et des hommes qui ont l’envergure et le charisme auprès de leurs confrères. C’était le cas du professeur Saadeddine Zmerli et de feu Daly Jazy dont les réformes ont considérablement influencé le secteur médical.
Le coup de grâce de Mr Mustapha Ben Jaafer
Mr Mustapha Ben Jaafer, le président de l’ANC, aurait promis aux doyens de facultés de médecine et de pharmacie avec lesquels il était en audience hier samedi de suspendre cette loi et de la soumettre à une concertation générale avant sa discussion dans l’ANC. Le professeur Khalil Ezzaouia patron du syndicat national des médecins et pharmaciens hospitalo- universitaires pendant 10 avant la révolution et qui connaît par cœur le secteur médical et qui était présent lors de cette audience ne paraît pas étrange à cette prise de position.
Ce serait alors le dernier clou dans le tombeau de ce projet. Mr Abdellatif Mekki est dos au mur et n’a pas beaucoup de choix. Il ne peut pas avoir sur le dos tout le secteur médical quelques jours avant sa démission annoncée. Le président de l’ANC lui a tendu la perche, soit il s’accroche soit il va se noyer.
Dr Abdelmajid Mselmi, (Chirurgien, Professeur Agrégé, Syndicaliste)
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