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Quand le Cheikh Mourou tombe dans les contre-vérités historiques !

17 février 2013
in Chroniques
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J’ai récemment vu sur Facebook une vidéo où le cheikh Abdelfattah Mourou participait en tant que conférencier à un forum tenu à Bennane (à une dizaine de Km de Monastir) dit « Forum de dialogue civilisé », tenu à l’occasion de la célébration de la date anniversaire de l’indépendance tunisienne (le 20 Mars 2012).

Paradoxalement, et l’opposé des présents à cette rencontre qui se gargarisaient de ses paroles,  je n’avais pas apprécié les anecdotes racontées par le cheikh Mourou dans cette vidéo qui en fait étaient des contre exemples du comportement qu’il fallait avoir. Mourou me déçoit d’ailleurs de plus en plus car il semble  davantage chercher  à plaire à son auditoire qu’à délivrer le fond de sa pensée. Devant un autre auditoire, j’ai l’impression qu’il aurait pu facilement développer un autre discours…Dans le passé j’ai eu quelques doutes par rapport à son attitude versatile et ces doutes vont en se confirmant :

En réponse à une question sur ses relations Bourguiba, il avait répondu que ses relations avec ce dernier étaient tendues, mais qu’il respectait toutefois beaucoup le « Zaïm ».
Peut être avait-il eu quelques escarmouches avec le pouvoir en place,  mais cela ne semblait pas représenter pour lui un degré élevé de gravité…..

Pourtant il semblait avoir pardonné à Bourguiba et lui vouer  dorénavant beaucoup d’estime… mais ce n’est pas une raison de travestir l’histoire. Il avait raconté deux anecdotes qui pour lui étaient des plus véridiques à propos de Bourguiba et qui justifiaient l’estime qu’il lui vouait.

La première se rapportait à la visite en Tunisie pour un bref séjour (une correspondance de vol de 4 heures pendant la nuit pour une destination finale qui était le Congo) de Dag Hammarskjöld, Secrétaire Général des Nations Unies de l’époque. Selon Maitre Mourou, à cette période, Mongi Slim était ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement tunisien et il devait l’inviter et l’accueillir convenablement en lui offrant un dîner.

Comme c’était le Ramadan et que le fonctionnaire international devait arriver à Tunis 2h00 après la rupture du jeune, le ministre avait décidé de le recevoir chez lui, dans son logement de fonction de Gammarth pour limiter les dépenses et éviter de grignoter « sévèrement » le maigre budget du Ministère en lui offrant un dîner dans un hôtel. Comme par ailleurs Mongi Slim était célibataire (il l’était resté toute sa vie), il avait fait appel à sa sœur (épouse Khalsi) pour préparer le dîner.

Par malchance, la bouteille de gaz avait rendu le dernier soupir et les épiceries à  l’heure du « Maghreb » étaient fermées. On avait donc pu au petit bonheur la chance trouver l’adresse d’un épicier que le maitre de céans connaissait, et on s’était débrouillé en empruntant la bicyclette du jardinier pour ramener une bouteille pleine.

Enfin ! La sœur est mobilisée de nouveau pour la préparation du dîner, mais….comble de la malchance, la bouteille explose et la sœur Khalsi passe de vie à trépas. Pendant que la sœur est transportée dans l’ambulance pour autopsie du cadavre (on passe ici de l’anecdote à la série policière car on imagine mal la sœur d’un ministre de Bourguiba  autopsiée…Peut-être sur place si c’est vrai un médecin a-t-il au plus délivré un certificat de cause du décès? Bref…), le ministre repeint lui-même le mur (sic !) pour faire disparaitre les traces de l’explosion et ne pas indisposer son futur invité.

Hammarskjöld vient, dine, Mongi Slim plaisante avec lui, le raccompagne…Et ce n’est que le lendemain à New York qu’il apprend le décès accidentel de la sœur de son hôte ! Quelle tragédie ! C’est digne d’un drame cornélien ! Et il ne lui a rien dit ! Quel courage ! Quelle abnégation ! Quel sens du sacrifice ! Quel stoïcisme ! Hammarskjöld, qui était suédois (qui en sait des choses sur les tours de vis budgétaires) avait dû se dire : Voilà un pays qui sait faire des compressions de budget, on devrait à l’ONU lui donner une médaille !

Une histoire à dormir debout dont je doute fortement et qui est loin d’être à l’honneur de ce grand militant qu’est Mongi Slim comme semble le suggérer Mourou : Sa sœur ne représenterait donc rien pour lui devant les quatre heures qu’allait passer en Tunisie son illustre hôte-peut-être un peu à l’étroit mais qui aurait complètement compris cette tragédie si on la lui avait même vaguement suggérée ? Si c’est vrai et si j’étais à la place d’Hammarskjöld, je n’aurais eu que du mépris pour le ministre.

Si Mongi Slim écoutait Mourou il se retournerait dans sa tombe. Quelle insulte à sa mémoire !
…Et ce n’est qu’une facette de cette sinistre plaisanterie. L’autre facette, c’est qu’historiquement Mongi Slim n’aurait pu jamais recevoir Hammarskjöld en tant que ministre des Affaires étrangères.

Mongi Slim (1908-1969) avait participé à toutes les sessions de l’Assemblée générale des Nations unies en tant que chef de la délégation tunisienne dès que la Tunisie était devenue membre des Nations unies en 1956. En 1961, il avait participé à la troisième session extraordinaire de l’Assemblée générale e qui traitait de la crise de Bizerte. Il était resté ambassadeur de la Tunisie aux Nations Unies jusqu’en février 1961 ; Il était ensuite devenu président de l’Assemblée Générale des Nations Unies du 20 septembre 1961 au 18 septembre 1962 (son prédécesseur était Frederick Boland et son successeur, Muhammad Zufrulla Khan). Et du 29 août 1962 au 12 novembre 1964 il était devenu ministre des Affaires étrangères. Son prédécesseur à ce poste était Sadok Mokaddem et son successeur Habib Bourguiba Jr.

Quant à Dag Hammarskjöld, il avait été le 2ème Secrétaire Général des Nations Unies du 10 avril 1953 au 18 septembre 1961 (prédécesseur Trygve Lie et successeur U Thant).
Le 24 juillet 1961, il était bien arrivé en tant que secrétaire général de l’ONU à Bizerte de sa propre initiative mais conjuguée à l’invitation de Bourguiba. Cependant, le gouvernement français avait conseillé au général Amman de ne pas s’entretenir avec lui. Le porte-parole  du ministre des Affaires étrangères avait indiqué qu’il n’appartient pas au secrétaire général des Nations unies de discuter avec un chef militaire. Reçu froidement, Hammarskjöld avait même dû subir une fouille à son arrivée ; le porte-parole de l’ONU avait alors parlé du « mépris que la France reflète me à l’égard des Nations unies », tel que l’avait rapporté Tahar Belkhodja.

Dag Hammarskjöld était donc  intervenu courageusement, et avec  un certain risque personnel, dans la  crise de Bizerte en Tunisie à l’été 1961. Mais Dag Hammarskjöld était mort dans un accident d’avion dans la nuit du 17 au 18 septembre 1961 dans sa route vers le Congo (probablement aux alentours de 0h15). Le DC-6, qui le transportait, opéré pour le compte de l’ONU s’était écrasé dans une forêt à une dizaine de kilomètres de Ndola en Rhodésie du Nord (actuelle Zambie). Il n’est pas déterminé définitivement  jusqu’à ce jour s’il s’agit d’un accident ou d’un attentat.

Etant mort en septembre 1961, Dag Hammarskjöld n’aurait pu avoir été accueilli en Tunisie par Mongi  Slim, ministre des Affaires étrangères, qui n’avait acquis cette position qu’en…août 1962 ! (bien après sa mort !).

La deuxième anecdote racontée par Maitre Mourou n’est non plus ni à l’honneur de Bourguiba père ni de Bourguiba fils. Elle se rapporte à la désignation de Bourguiba Jr. à Washington en tant qu’ambassadeur au début de l’indépendance et du manque de moyens du pays  à cette époque pour meubler l’ambassade tunisienne. On eut recours aux vieux meubles et à la vieille voiture ;  confisqués  à Chédli Bey (le fils de Lamine Bey, le précédent monarque régnant).

Ce n’était guère de moment de revenir à cette sombre période. Le Bey Lamine, à 76 ans avait été expulsé manu militari de sa maison sans le moindre bagage pour l’assigner dans un taudis sans meuble et sans chauffage en le privant de ses enfants. On accentuait le supplice jusqu’à faire rouler les tonneaux sur le toit pour empêcher les occupants de dormir pendant la nuit, et chaque fois que quelqu’un se pointait à la fenêtre on lui pointait un fusil à la tête en lui  criant de rentrer à l’intérieur immédiatement.

Ses enfants avaient été maltraités aussi sous ses propres yeux. Sa femme avait tellement été soumise à des interrogatoires policiers, que cela lui avait valu une aphasie, prélude à sa mort soudaine. Son fils Slaheddine avait été interné pendant 2 ans à la prison de Tunis sans motif en lui refusant toute visite. Son autre fils Chedli (dont on avait mis les meubles sous séquestre) avait été incarcéré pendant 4 ans à la prison de Houereb et avait dû à sa sortie travailler dans un café pour survivre…

Quel intérêt maitre Mourou avait-il à travestir l’histoire ? Ce n’est pas à cela qu’a servi la révolution : diviser les Tunisiens et insulter leur mémoire.
Bourguiba avait certes eu de nombreuses qualités, mais son parcours avait été entaché de quelques taches sombres et il fallait les signaler au lieu de les camoufler. Quant à Mongi Slim il mérite bien mieux que d’en faire un petit satellite du combattant suprême.

Par Hatem Karoui,
Conseiller en Exportation

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