
En économie, comme dans l’ensemble des sciences morales, les raisonnements s’appuient sur des paradigmes. En voici deux :
1- Des travailleurs qui acceptent des salaires modestes, permettent de produire à un coût faible, donc de vendre à un prix faible, donc de vendre plus et en définitive les entreprises embauchent plus.
2- Des salaires modestes font que les gens n’ont pas les moyens de consommer beaucoup. Par conséquent les entreprises ont du mal à vendre, donc à embaucher.
Bien que ces deux paradigmes paraissent contradictoires, chacun des deux a été défendu par des économistes renommés : le premier par l’école classique et néoclassique (Pigou, 1877-1959), le second par l’école keynésienne (Keynes, 1883-1946).
Cette contradiction n’est pas aussi insoluble qu’elle ne paraît car il se peut que dans un contexte donné, le premier paradigme soit vrai, et dans un autre contexte c’est le second qui est vrai.
L’apport de Keynes à la résolution de la crise de l’économie occidentale de l’entre-deux-guerres, est d’avoir réussi à voir et convaincre qu’il fallait désormais croire le second paradigme, alors que le premier paradigme régnait en maître absolu sur la pensée économique occidentale depuis des décennies. Le paradigme 1 est revenu à la mode à partir des années 1980. Il recommence à flancher aujourd’hui à cause de la crise mondiale qui s’affirme de jour en jour.
Keynes a défendu son approche dans un ouvrage célèbre : « La théorie générale de l’emploi, l’intérêt et la monnaie ». Il est parti du constat des ravages causés par la crise économique de la fin de la décennie 1920, ainsi que des réflexions des économistes « rebelles » tels que Gesell ou Marx. Il a rejoint Marx dans l’affirmation qu’il pouvait exister des situations où, paradoxalement, l’excès de richesse crée l’excès de pauvreté.
Pourquoi la politique économie Tunisienne devrait être keynésienne ?
Un article intitulé « Les rendez-vous manqués de l’économie de la Tunisie 7-Novembriste » ,écrit en Mai 2011, observe qu’il y a en Tunisie des gens riches ne trouvant pas d’occasions profitables pour investir dans le système productif et employant leurs excès de fonds dans des excès de constructions et de spéculations foncières et boursières et des gens pauvres ne trouvant pas d’emploi, j’ai suggéré que l’économie Tunisienne (entre autres) vivait en ce moment une situation similaire à celles décrites par Marx, Gesell ou Keynes, c’est-à-dire que nous serions dans la situation paradoxale où plus il y a des richesses, plus la pauvreté s’étend (page 41 de l’article « Les rendez-vous manqués »).
Deux symptômes permettent de conforter l’hypothèse que l’économie Tunisienne vit ce paradoxe. D’abord, selon l’Institut National de Statistiques (INS), le constat que la part de l’Etat dans la répartition finale du revenu entre les trois catégories : Etat, ménages et entreprises, est passée de 26% en 1983 à 19% du revenu total du pays en 2007, au profit de la part des ménages qui est passée de 66% à 71% entre ces deux dates. La part des entreprises, qui sert à autofinancer l’investissement, a légèrement augmenté de 8% à 10% du revenu total.
La baisse de la part de l’Etat dans le revenu total du pays est un indice d’une société où la richesse est plus concentrée ; car les revenus de l’Etat servent souvent (ou devraient servir) à offrir des services publics inaccessibles autrement aux classes défavorisées.
Remarquons au passage que les divers renoncements de l’Etat à l’impôt, qui jalonnent l’époque 7-Novembriste (code des investissements) ont plutôt profité aux ménages qu’aux entreprises. Ceci signifie que, pour l’essentiel, les entreprises n’ont pas gardé l’argent pour investir. Elles l’ont plutôt redistribué aux ménages par le biais de baisses de prix de ventes ou de distribution de profits. Exprimés en part de la production totale du pays (PIB), les investissements sont passés d’environ 30% du PIB avant 1987 à moins de 25% du PIB au cours de la période 7-Novembriste. Le code des investissements aurait donc dû s’appeler le code des consommations !
Ce constat d’enrichissement des ménages ne signifie pas que cet enrichissement a été uniforme pour toutes les classes sociales. Je reviendrai un peu plus loin sur ce point.
La fondation américaine « Heritage » établit un classement des pays selon le critère de la part des taxes dans le revenu total du pays. La Tunisie y occupe le rang 120, loin derrière la Turquie, 42ième. La France est 6ième.
Selon ce classement, il nous faudrait augmenter la part des taxes dans le revenu total de 17,6% du revenu total pour atteindre la Turquie, et de près de 30% pour atteindre la France.
Il est plus pertinent de nous aligner sur l’Occident selon ce critère de la part des taxes dans le revenu total, plutôt que d’aligner notre taux d’impôt sur les bénéfices des sociétés (IS) sur celui pratiqué en Occident. La raison est que le taux d’intégration de notre économie est nettement plus faible qu’en Occident.
Le deuxième symptôme est la grande concentration dans la répartition du revenu des ménages, entre les différents ménages. En 1990, selon l’INS, les 20% des ménages les plus riches détenaient 46% du revenu total des ménages alors que les 20% les plus pauvres touchaient 6% du revenu total des ménages. L’INS a arrêté de produire ces statistiques embarrassantes depuis 1990. Espérons qu’ils se remettent au travail aujourd’hui. Je ne prendrais pas un grand risque si je pariais qu’aujourd’hui la polarisation est plus marquée. La moyenne du revenu des 20% les plus pauvres serait donc plus de 8 fois plus faible que la moyenne du revenu des 20% les plus riches. Ce rapport est de l’ordre de 4 en France en 2007 (Wikipedia : Inégalités des revenus en France).
Les mesures proposées
Ces deux symptômes suggèrent deux mesures. D’une part de tenter de réduire le fossé entre riches et pauvres en augmentant l’impôt sur les revenus des riches, qui comprennent des revenus du travail (salaires élevés) et des revenus du capital (IS, taxes sur intérêts et dividendes…). Si on veut que le revenu des 20% plus riches soit de l’ordre de 4 fois celui des 20% plus pauvres, les données précédentes montrent qu’il faudrait un prélèvement fiscal supplémentaire d’environ 8 ou 9% des revenus des 20% les plus riches.
Je voudrais préciser que ce que j’entends par « politique keynésienne » n’est pas une politique basée sur l’endettement, comme beaucoup l’interprètent. Je n’ai rencontré nulle-part une allusion à l’endettement dans l’ouvrage « La Théorie Générale » de Keynes, endettement qui ne ferait qu’accentuer le fossé entre riches et pauvres.
Au passage, il convient d’observer que ce qu’on appelle « la TVA sociale » déplacerait du revenu des travailleurs vers les capitalistes, surtout dans l’environnement actuel peu concurrentiel, tant au niveau national qu’au niveau international. C’est le cas de toute augmentation uniforme de la TVA. Une telle initiative peut être utile dans des pays, comme l’Allemagne, où l’emploi est freiné par l’excès de privilèges acquis par les travailleurs au cours de périodes de forte expansion économique, privilèges qui gagneraient à être réduits dans les périodes moins fastes. Mais je ne crois pas que la Tunisie soit actuellement dans la situation d’un excès des privilèges des travailleurs. L’initiative « TVA sociale » ne serait donc pas une mesure appropriée dans les circonstances actuelles.
La deuxième mesure consiste à développer le rôle d’investisseur de l’Etat. En effet, ce dernier (de même qu’un secteur coopératif bien organisé) est capable de payer les ouvriers à un niveau proche de la productivité moyenne du travail, alors que le capital privé ne peut payer plus que la productivité marginale du travail (en général plus faible que la productivité moyenne). Cela permet d’élargir la capacité d’embauche du pays dans des secteurs vitaux où la productivité marginale du travail est trop faible dans cette période de crise, comme l’agriculture, en attendant que les perspectives s’améliorent. Je me réfère à Keynes qui affirme, dans son ouvrage « La Théorie Générale »:
Aussi pensons-nous qu’une assez large socialisation de l’investissement s’avèrera le seul moyen d’assurer approximativement le plein-emploi…
Il prend toutefois la précaution de préciser qu’il ne s’agit pas de s’opposer aux initiatives privées d’investissement :
…ce qui ne veut pas dire qu’il faille exclure tous les genres d’arrangements et de compromis permettant à l’Etat de coopérer avec l’initiative privée (Théorie générale, section 24-III).
Il est naturellement essentiel pour la réussite économique de la Tunisie, que l’investissement de l’Etat soit réellement productif, fusse à long-terme, et non une simple manière d’améliorer les statistiques du chômage. Il est souhaitable de viser aussi les secteurs inaccessibles à l’investissement privé en raison de leur rentabilité trop éloignée dans le temps, ou en raison de leur taille trop importante, comme le secteur du dessalement de l’eau à usage agricole, ou bien le secteur des énergies renouvelables, ou encore la recherche scientifique…
Les précautions à prendre
Accroître de la sorte les prérogatives de l’Etat ne peut porter ses fruits si on n’améliore pas notre manière de gérer le revenu de l’Etat. Ceci suppose en particulier une gestion rigoureuse et transparente du temps de travail des fonctionnaires et des marchés publics. Le parlement devrait être autorisé à accéder aux dossiers, faire des contrôles et des évaluations d’administrations et de sociétés publiques ou semi-publiques. Des rapports rédigés à l’occasion de telles évaluations devraient être rendus disponibles pour le contribuable de la même manière que des rapports de gestion de sociétés cotées en bourse sont mis à la disposition des actionnaires. En particulier, l’administration fiscale devrait être tenue de fournir au public, dans un délai raisonnable, une évaluation de l’impact d’une disposition fiscale nouvelle. Elle devrait aussi fournir des rapports de suivi. Il est aussi crucial que les parlementaires et l’opinion publique attachent la plus grande importance à l’équilibre financier des entreprises étatiques et qu’on arrive à se débarrasser de notre façon habituelle de traiter les biens publics, qu’on appelle avec mépris « beylik ».
Par ailleurs, il est de la première importance que le surplus de pouvoir d’achat dont bénéficierons les classes pauvres, soit dépensé à l’intérieur de l’économie nationale. Pour ce faire, il est indispensable de contrôler les importations des biens de consommation ouvrière qui peuvent être produit localement, importations qui ne manqueront pas de s’emballer sous l’effet du surplus de pouvoir d’achat. Il faut aussi contrôler les importations trop luxueuses afin d’empêcher que les profits financiers consécutifs à la relance économique que créerait une telle redistribution de pouvoir d’achat, ne s’évaporent pas à l’étranger sous forme d’achat de 4X4 rutilantes et autre marbre blanc d’Italie, auquel cas, nous aurons peut être de la croissance, mais surtout de la dette extérieure.
En particulier, il est de la première importance de réorienter l’alimentation du Tunisien sur les produits de l’agriculture Tunisienne, surtout pour ce qui concerne les céréales. Il est aussi de la première importance de réorienter l’alimentation de nos animaux d’élevage vers les céréales locales. Il est possible de réorienter progressivement l’argent dépensé dans la compensation alimentaire au profit de la céréaliculture locale et des fourrages locaux, en développant parallèlement nos cultures irriguées dans ces domaines.
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