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Racisme en Tunisie : avons-nous atteint le point de non-retour ?

6 juin 2026
in Chroniques, Social
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racisme

Crédit photo : Mohamed Krit/Sipa USA/SIPA

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« Liberté, Ordre et Justice », telle est la devise de notre chère Tunisie. C’est ce qu’annonce l’article 9 de la constitution de 2022. Des mots qui devraient avoir leur poids auprès des Tunisiens, mais aussi de toute personne présente sur le territoire tunisien. Mais que reste-t-il de la justice et de l’ordre, lorsque l’incommensurable s’est produit ? Ces trois piliers fondateurs de notre République ne viennent-ils pas de voler en éclats ? La réalité vient de nous renvoyer l’image d’une barbarie absolue dépourvue d’ordre, injuste et portant atteinte aux fondements de toute liberté.

Depuis quelques jours, nous ne parlons que d’un seul, unique et triste fait : celui d’une maison forcée par des hommes armés de couteaux, qui ont selon toute vraisemblance violée une subsaharienne tour à tour sous les yeux de son époux impuissant ! Ces énergumènes ont eu l’audace de se filmer après avoir pris d’assaut une maison habitée par des Subsahariens et agressé ses locataires. Les images, que certains essayent de mettre en doute,  montrent leurs visages, déformés par des sourires démoniaques terrifiants. Des expressions dignes de prédateurs savourant leurs actes inhumains.

Ne nous y trompons pas ! Réduire cette horreur à un acte isolé de délinquance serait une forme de complicité. Ce drame est loin d’être un accident. Il s’agit du point de non-retour pour notre société. On ne parle plus d’une simple altercation en pleine rue ou d’insultes lancées à l’égard d’un migrant errant dans les rues de la Tunisie ! C’est le symptôme effrayant et tangible d’un basculement officiel vers la haine de l’autre. Une xénophobie et un racisme qui, désormais, cessent de se cacher pour s’exhiber fièrement sur nos écrans.

Ces individus ne craignent plus ni la loi, ni la police, ni la justice, au point de filmer leur crime et de le célébrer. Atteindre cette situation pourrait signifier que nous avons renoncé à nos valeurs et à notre humanité. Si nous détournons le regard par indifférence ou par lâcheté, nous acceptons tacitement que la terreur devienne la norme dans notre pays. L’incendie est là, sous nos yeux, et il menace d’emporter le peu d’humanité qu’il nous reste.

« Une usine à racisme » ?!

Ce crime a été nourri et attisé par nous, par des Tunisiens ! Les composantes essentielles d’une telle barbarie ont été moulées et usinées sur les réseaux sociaux et dans les médias. Il s’agit du produit du laboratoire de la haine qui tourne à plein régime depuis des années.

Sur Facebook et autres réseaux sociaux, des groupes entiers ont été créés avec un seul et unique objectif : diaboliser le Subsaharien. On y propage des slogans dignes du Troisième Reich. On appelle à restituer la Tunisie aux Tunisiens, à ne pas adresser la parole aux Subsahariens, à ne pas les côtoyer, à ne pas les loger et à ne pas les employer.

De plus en plus de personnes brandissent, malheureusement, ces messages avec fierté dans le but d’en faire des armes de guerre psychologique. En plus de cela, on bombarde les internautes continuellement de fausses informations et de rumeurs plus absurdes et ridicules les unes que les autres. C’est ainsi que nous avons eu droit à des publications allant jusqu’à afficher les visages de stars du football européen ou de rappeurs américains, en les faisant passer pour de dangereux clandestins venus envahir nos terres. Des subterfuges ayant pour objectif d’alimenter la paranoïa et l’anxiété.

On sourirait presque devant tant d’absurdité, si le résultat n’était pas aussi tragique !

Des mots aux actes

En effet, ce racisme virtuel est devenu presque partie intégrante du normal et de l’ordinaire. On l’a présenté comme une soi-disant opinion. Comment s’étonner de la sauvagerie de ces agresseurs alors que certains chroniqueurs, journalistes et élus, censés représenter la raison et la loi, s’emparent des micros pour appeler publiquement à exclure et affamer les Subsahariens ? Nous avons même eu droit à un poète qui appelle à empoisonner les femmes et les enfants.

En alimentant les braises de la peur, ces personnes ont légitimé la violence. Ils ont donné aux criminels une justification morale, voire une motivation ! Ils leur ont fait croire qu’en s’en prenant aux Subsahariens, ils accomplissent un devoir citoyen. Au fond, la mécanique est aussi vieille que le monde : face à une crise économique et sociale asphyxiante, le Subsaharien est devenu le bouc émissaire idéal. On fabrique un ennemi de toutes pièces pour détourner les regards, pour dissimuler nos propres échecs collectifs et les vrais problèmes du pays.

Le mythe du « péril »

La libération de la parole raciste et haineuse dans notre espace public a agi comme un feu vert général. La Tunisie s’est transformée en une arène de paranoïa où on se défoule de façon barbare sur les autres. Pour justifier cette attitude, les propagateurs de la haine ont besoin de fabriquer un monstre. Ils ont fait appel au fameux « grand remplacement » et à une pseudo-colonisation de la Tunisie.

Mais que disent réellement les chiffres ? Selon le dernier Recensement Général de la Population de l’INS, la population étrangère totale résidant en Tunisie ne dépasse pas les 66 349 personnes. À peine 0,55 % de la population totale du pays ! Et au sein de cette minorité, le nombre de ressortissants d’Afrique subsaharienne est officiellement estimé à un peu plus de 21 000 individus, y compris des milliers d’étudiants.

21 000 personnes seraient capables de remplacer 12 000 000 de Tunisiens ! Voilà le message qu’on cherche à nous faire croire ! Il est clair que le mythe s’effondre de lui-même face aux données officielles. La communauté subsaharienne ne représente, en aucun cas, un danger pour la Tunisie. Ni pour son économie, ni pour son identité !

Sur le plan économique, ces migrants occupent majoritairement des emplois précaires. Ils acceptent ce que les Tunisiens boudent. Ces migrants contribuent à la dynamique de secteurs clés comme l’agriculture, le bâtiment ou la restauration. Ils ne prennent la place de personne. Ils comblent les vides.

Sur le plan culturel, l’identité de la Tunisie, forgée par des siècles de brassages amazigh, carthaginois, romain, arabe et méditerranéen, est loin d’être si fragile pour autant. Ce sont quelques milliers d’individus qui peuvent l’enrichir plutôt que l’évincer. Le danger ne vient pas de ceux qui cherchent un refuge ou un avenir chez nous. Le vrai danger vient de notre propre incapacité à gérer cette situation avec pragmatisme, ordre et humanité.

Le paradoxe tunisien

Notre désormais triste réalité révèle un insoutenable paradoxe. Nous faisons tous preuve d’une hypocrisie révoltante ! Comment osons-nous céder à une telle rage alors que l’histoire de presque chacune de nos familles est intimement liée à l’exil et à la migration ? Un nombre significatif de nos compatriotes a choisi de partir vers l’espace européen. Eux aussi subissent là-bas le racisme de l’extrême droite, les contrôles au faciès, la précarité et le mépris.

Malgré cela, nous avons l’audace de crier au scandale lorsque nos compatriotes sont maltraités, tout en infligeant le pire des traitements à ceux qui arrivent chez nous. Nous exigeons à juste titre le respect, l’empathie et la protection des droits humains pour les Tunisiens à l’étranger, mais nous tolérons le lynchage, l’expulsion et les agressions ciblant des Subsahariens sur notre propre sol. Cette double morale est une faillite éthique absolue. En refusant à l’autre la dignité que nous réclamons pour les nôtres, nous ne faisons pas que persécuter des innocents : nous piétinons notre propre honneur.

Le silence coupable

Une question s’impose avec une gravité lourde : où est passé l’État ? Où est la justice ? Où sont nos institutions ? Ce qui frappe tout autant que la cruauté des agresseurs, c’est le silence et l’inaction des autorités face à de telles dérives. En détournant les yeux, le pouvoir politique a encouragé une impunité de fait. L’absence totale de protection pour les plus vulnérables ne fait que le jeu des extrémistes.

Ce silence est d’autant plus assourdissant qu’il piétine nos valeurs et notre identité. Où est le ministère des Affaires religieuses face à ces actes de barbarie ? Comment des voix officielles peuvent-elles se taire alors que ces lynchages, ces persécutions et ces crimes sont en contradiction absolue avec les principes de l’Islam ? Tolérer la haine au nom d’une prétendue sauvegarde nationale est une trahison autant spirituelle que politique.

La Tunisie était le premier pays du monde arabo-musulman à abroger l’esclavage. Annoncé en 1846, notre pays avait devancé de grandes puissances occidentales dans le combat pour l’égalité et la dignité. Alors que nous étions des pionniers de la liberté, aujourd’hui, en détournant les yeux face à ce que subissent les Subsahariens, nous insultons notre propre héritage historique. Ce silence de l’État n’est pas une forme de neutralité, il s’agit plutôt d’une abdication.

En fin de compte, cette haine envers le Subsaharien n’est pas un poison qui ne tue que l’autre. Il s’agit d’un acide qui ronge, de l’intérieur, notre propre pacte social. En acceptant que la barbarie s’installe au coin de nos rues, nous ne détruisons pas seulement la vie de ces migrants : nous détruisons notre propre démocratie, notre sécurité et notre dignité collective.

Le temps est venu pour un sursaut éthique. Nous devons refuser le silence, rejeter les marchands de peur et exiger le respect de la loi qui protège et non de celle qui exclut. Nous devons choisir de quel côté de l’histoire de la Tunisie nous allons nous ranger ! Celui de la barbarie, ou celui de « Liberté, Ordre et Justice ».

 

Sofiene Ghoubantini

Tags: agressioncrimemigrantracismesubsahrienTunisieviol
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