La dernière personne que j’ai vue, avant de quitter Tunis était Sabeur Rebai. Il y a presque 30 ans de cela. Espiègle, chrooner, malicieux… était déjà le meilleur chanteur de sa génération, de sa région, de sa langue. Un maître chanteur, d’un timbre métallique hors pair et d’une justesse inégalée. Un brin comédien inconscient.
J’étais un pauvre idéologue de l’engagement, avec une culture musicale dilettante et une imbécile radicalité heureuse. Je croyais encore que Marcel Khalifé, était l’idéal esthétique d’une musique « réaliste », de lutte. Je confondais tout. La morale et la révolution. J’étais vraiment inculte musicalement. Bretelles remontées. Mon très cher ami, meilleur compositeur de sa génération, de sa région, de sa langue, Nizar Louhaichi, m’ouvrait progressivement les yeux sur l’incommensurable talent de Sabeur. Un génie me disait-il.
Je le découvrirais à l’instinct, puis par essai et erreur. J’étais chargé de couvrir sa soirée à Carthage. 1994, si mes souvenirs sont bons. Je l’ai trouvé plus Roméo que Hamlet. D’ailleurs mon article dans les colonnes de la Presse, portait un titre dans le genre ! Encore docte et m’as-tu-vu. Je voulais faire mes preuves en faisant plus compliqué.
La titraille, je savais faire, le fond se tenait pour une fois. Mon maître Khaled Tébourbi, m’en a félicité, à son « accoutumée ». J’ai reçu un coup de fil à la Presse. Au bout du fil Sabeur Rebai. Rencontre avec d’autres journalistes. J’ai raconté des salades sur l’engagement, il n’a pas aimé, eux non plus. Notre relation était ambigüe.
J’étais sincère, je voulais que son talent soit reconnu, mais d’abord épuisé loin des sentiers battus de la chansonnette.. Je lui prêtais un mercantilisme à la MBC. Mais il n’en était rien.. Comme d’habitude, je me gourrais.
Il était en train de réaliser ce dont je rêvais sans trop de bruits. Sans postures. Il s’essayait à tout, tous les genres, tous les dialectes. On était immatures, culturellement hypersensibles, son champ égyptien nous irritait, nous les serviteurs désavoués d’une langue étrangère. Hypocrisie bobo, masochisme identitaire partiel !
Pendant qu’on ronronnait les mièvres chants engagés, sans y croire, sans l’illustrer dans par nos faits et rapports, y compris de classe, Sabeur se libérait, découvrait, chantait l’amour, la paternité, la maternité, la patrie, Dieu, La Palestine…. Pendant que Marcel Kahlifé usurpait l’engagement, sans jamais prendre le risque de dénoncer un seul dictateur arabe, Sabeur, était plus humble, donnait du plaisir à l’auditeur, sans tricher. Sans une seule fausse note.
Sans une seule note fausse. Sans fausseté. Il nous libérait de notre complexe d’orient. Il était l’orient à l’orient et le Maghreb au Maghreb. Il nous apprenait que le divertissement est un besoin essentiel. Que la culture est d’abord le divertissement, et que la confusion entre divertissement et légèreté est une légèreté de trop. Trop sérieux pour être léger le divertissement. Le travail n’a de sens que suite au divertissement. L’inverse est vrai.
Sabeur m’a concilié avec moi-même. On s’est fâché une fois à Hammamet. Il ne comprenait pas que ça faisait partie des soins esthétiques qu’il nous prodiguait.
Cher frère. Te rappelles-tu le soir où tu m’as accompagné à Hammam Chott dans ta Golf 3 noire. Eh bien ce soir-là était la première séance d’une thérapie de choc… Depuis, n’ai-je jamais rechuté. Merci de tes soins artistiques.
Merci de ta thérapie existentielle. Merci d’avoir corrigé le sens de l’engagement : un chant libre…. Je t’embrasse frérot et j’attends la chanson que tu m’as promise un jour, sur ce beau pays qui t’a vu naître…. Sarkha….n’oublie, cher Hamlet, n’oublie pas la suite de notre frère Mohamed Allam…
J’étais devant l’écran le 16 juillet, tu as de nouveau guéri des milliers de cœurs, avec la manière et la noblesse d’un artiste, fraternel !
Jamel HENI

