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Tunisie: Cachez cette plèbe que nous ne saurions voir

8 septembre 2011
in Chroniques
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Il fut un temps, pas si lointain que cela, où l’avenue principale de la capitale était faite de fleurs et de livres, où les salles de cinémas étaient légions. Puis, l’ancien régime a décidé de « nettoyer » cette artère. Depuis, elle n’a plus à offrir que cafés et boutiques de cosmétiques et de vêtements chics. Et les salles de cinéma ont fermé dans un désintérêt général pour se transformer de façon illégale en centres commerciaux.

Je préfère ce temps où la saleté de l’avenue sentait bon et où les déchets étaient des pétales et des pages arrachées à cette propreté inodore et aseptisée. Je préfère ce temps où l’avenue me donnait des paroles errantes et de l’imaginaire à profusion à celui d’aujourd’hui où elle ne me donne plus que des marchandises et de la bouffe.

Cette mutation qu’a connu l’avenue était en parfaite cohérence avec le système érigé par le régime déchu. Il n’était plus question de flâneries et de découverte mais de consommation et d’aliénation. La rue n’étant pas un espace public mais un espace policé, pour ne pas dire policier (l’un allant généralement avec l’autre si bien que l’on pourrait même envisager un barbarisme) : un espace policier.

La Cité

Avec la révolution, la bataille pour la réappropriation de la rue fit rage. Pendant un moment, un peu plus d’un instant, elle a été, la rue, aux mains du peuple. Pendant un certain temps, l’avenue Bourguiba vivait comme jamais auparavant : manifestations, cercles de discussions, citoyens qui filment et se prennent en photo, émeutes, vendeurs ambulants, etc. Puis, lentement mais sûrement, elle a été reprise par le pouvoir.

Les premiers à en pâtir furent comme toujours les plus faibles, à savoir les vendeurs ambulants. Ces vendeurs qui se sont réfugiés au fil des semaines et des mois dans les avenues adjacentes à l’avenue Bourguiba. Le phénomène qui a été officiellement appelé « commerce anarchique » vient d’être stoppé net sous les applaudissements de la bourgeoisie tunisoise, contente que la police chasse enfin ces malotrus des rues qu’elle considère uniquement réservées à son bien-être.

Le communiqué du Ministère de l’Intérieur daté du jeudi 1er septembre stipule que « les étals anarchiques des marchands ambulants seront interdits à partir de vendredi 2 septembre 2011, dans les rues de la capitale Tunis et tous les contrevenants seront traduits devant la justice conformément à la loi. »

Ce qui peut se résumer à dire que le gouvernement provisoire répond à une problématique socioéconomique de façon unilatérale et uniquement par la répression à travers son bras armé en ne donnant que moins de 24 heures aux marchands ambulants pour trouver un autre moyen de survie.

Le lendemain donc, la police accomplit de façon zélée son devoir et « nettoie » les rues des marchands ambulants sous les applaudissements de la bourgeoisie.

Sur les quelques photographies diffusées, il n’était pas étonnant de voir en tête des opérations de « nettoyage » un officier de la police vu auparavant plusieurs fois aux commandes de brigades qui ont réprimé des manifestations.

Ce que la bourgeoisie ne sait pas mais que le pouvoir sait pertinemment c’est que les marchands ambulants et les manifestants s’ils n’accomplissent pas les mêmes actes dans l’espace public n’en occupent pas moins cet espace.

Or, il est impensable dans une logique totalitaire(ou sécuritaire si on veut utiliser le doux euphémisme employé par le pouvoir pour justifier ces opérations de « nettoyage »)  que l’espace soit occupé par une toute autre partie que celle du pouvoir, quelque soit l’usage que cette partie fasse de cet espace.

La question à se poser est toute simple, elle peut paraître schématique mais malheureusement, dans les circonstances actuelles, elle ne peut pas être formulée autrement : est-il préférable d’avoir une présence populaire dans les rues ou est-il préférable d’avoir une présence policière ? En d’autres termes : est-i l préférable d’avoir des rues vivantes avec tout ce que la vie charrie en contradictions ou est-il préférable d’avoir des rues mortes avec tout ce que la mort porte d’uniformisation ?

La Société

Or, la bourgeoisie vient de répondre par son silence complice. Et sa réponse n’est pas étonnante. Il n’est un secret pour personne qu’elle a été la dernière à rejoindre la marche de la révolution et la première à avoir reprit la normalité après le 14 janvier. La question est : pourquoi ? Il semble que se soit une question de « majorité ».

Entre petite, moyenne et grande bourgeoisie, c’est la classe dominante dans le pays, classe appelée « moyenne », source de fierté par sa massivité pour le régime de Ben Ali.

Cette classe moyenne, bourgeoise et majoritaire, souffre d’une grande maladie forgée par le régime déchu et qu’elle continue à véhiculer jusqu’à présent : une extrême uniformisation additionnée à une intolérance exacerbée vis-à-vis de l’altérité.

En l’occurrence, si ces marchants ambulants dérangent, c’est parce qu’ils renvoient une altérité, une image refoulée de la part de la majorité : celle de l’existence de minorités, celle de la possible prolifération de ces minorités, celle de l’éventuelle légitimité de revendications de ces minorités.

Attitude d’autant plus hypocrite que cette même bourgeoisie est la principale consommatrice des produits vendus par ces marchands. En d’autres termes, la bourgeoisie a besoin de ces marchands, mais elle ne veut tout simplement pas les voir dans un espace qui selon elle lui revient de droit mais qu’elle n’occupe pas étant donné qu’il est occupé par la police, comble de l’illusion collective. Exactement de la même manière que ce type de racisme qui n’a pas pour but d’annihiler complètement l’objet de son aversion, mais de l’exploiter à son profit en en faisant un serviteur, une main d’œuvre de faible cout ou autre.

Il est fortement remarquable que personne ne s’est interrogé sur le sort de ces marchands dont l’un d’eux a été indirectement à l’origine de la révolution tunisienne. Tout le monde semble l’avoir oublié quand on parle de cette affaire, ce qui démontre clairement une volonté forte d’occultation.

Non seulement on « efface » cette partie de la population des rues, mais on ne se soucie nullement de son sort et comme si ce n’était pas assez, il ne vient à l’esprit de personne de se dire qu’après tant de mois depuis le début de la révolution, cette catégorie la plus fragilisée de la population continue à être la cible de persécutions sociales et policières.

Ce qui vient de se passer est la plus grande défaite de la révolution : des centaines de Mohamed Bouazizi ont été délogé de force par la police sous l’œil complice des citoyens. C’est une défaite à la fois politique, sociale mais aussi et surtout éthique.

Cette volonté affirmée d’occultation de toute une partie de la population se manifeste aussi par le désintérêt pour les « blessés de révolution ». Désintérêt partagé à la fois par les pouvoirs politiques et médiatiques ainsi que par la population.

Autant la martyrologie est une attitude facile (car passive) et intéressée (car facilement instrumentalisable) autant l’intérêt pour les blessés ou les familles des victimes pendant la révolution est absent car cela suppose la mise au centre des enjeux sociopolitique d’une minorité. Or c’est une minorité à laquelle la majorité bourgeoise et le pouvoir continuent à ce jour de renier son droit à la dignité.

Par ismaël
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