
« Plus une nation jouit d’un bien-être suffisamment réparti, plus elle a de chance d’avoir un gouvernement démocratique stable ».
Georges Hermet
« On ne s’aperçoit de la nécessité impérative de la démocratie qu’aux moments de crises et de conflits »
Jean Ziegler
La confiscation de la démocratie par la troïka actuellement au pouvoir serait désormais une des causes de notre non-émergence dans le monde en tant qu’acteur politique, économique ou même culturel et scientifique. Cela pourrait être aussi l’une des raisons majeures de la fuite des «esprits éclairés», de l’immigration clandestine souvent mortelle et même de la délocalisation de plusieurs (environ 2600 depuis la révolution) d’entreprises étrangères et indigènes vers des contrées plus fécondes. D’autres citoyens moins lotis n’ont pas trouvé d’alternative, face à cette situation politique et sociale instable, que de se réfugier – corps et âme – à la religion comme épouvantail de foi et de liberté…
L’absence de vision, de projets et l’imposition de la primauté du politique sur le reste des secteurs aboutissent aujourd’hui à une dégradation accélérée de la situation économique et une aggravation de la crise sociale.
C’est pourquoi, l’Etat doit impérativement assurer la sécurité, la justice sociale, l’impartialité de la justice et des médias, bref instaurer la démocratie ! Pour ce faire, la feuille de route politique doit être rapidement clarifiée et adoptée, le consensus privilégié, une vision solidaire mise en route et surtout l’impératif économique reconnu et placé en toute première priorité du pays.
C’est seulement ainsi que la Tunisie pourrait retrouver sa stabilité légendaire et renouer avec le chemin de l’investissement et de la croissance. C’est ainsi également que les opérateurs économiques étrangers renouent avec la confiance et l’engagement en faveur de notre pays.
Deux modèles de société en guerre !
Chercher à savoir à quel destin nous sommes promis par le gouvernement actuel n’est pas chose facile ? Aujourd’hui, nous assistons à une confrontation entre deux différents modèles de société : le premier porté par l’Islam politique intransigeant et qui croit que la société ne peut vivre en dehors du cadre des textes sacrés et des traditions tels que vécus aux premiers temps de l’Islam. Le second, celui porté par la nécessaire adaptation des préceptes de l’Islam à la vie moderne tout en étant détachée des pouvoirs politiques, ce qui est communément décrit comme laïque. Ce second modèle n’est pas nouveau chez nous et a été adopté depuis longtemps par les Tunisiens. D’ailleurs, le vrai Islam revendique la modernité et colle parfaitement aux préoccupations du siècle auquel il est pratiqué. Heureusement, «l’Ijtihad» permet toujours une relecture de l’Islam, de ses textes sacrés et de ses traditions pour l’adapter au monde du moment. Espérons que la Tunisie restera fortement ancrée dans l’Islam mais avec un gouvernement démocratique et laïc, un peu comme le modèle turc.
Lorsque la démocratie va, tout va !
L’augmentation du nombre des composantes de la société civile et des associations post- révolutionnaires a pour conséquence de soutenir le rôle des partis politiques. Ces groupes dynamiques développent dans notre pays la démocratie «d’expression, d’implication et d’intervention» dans le bon sens du terme.
Par contre, la situation économique actuelle en Tunisie se dégrade à vive allure. Plusieurs experts tirent même la sonnette d’alarme. Et pour cause, le déficit du commerce extérieur sous le double effet d’un net ralentissement des exportations et d’une crise européenne contraignante pourrait induire une crise de liquidité de nos échanges avec l’extérieur (on ne dispose que de 96 jours de réserve en devise). Les espérances de rentrées de devises (tourisme et transferts de nos émigrés) plafonnent un niveau inférieur à l’habitude, tandis que le remboursement de notre dette extérieure n’est plus compensé par les nouvelles entrées de capitaux. Ce qui génère déjà une dépréciation rampante de notre monnaie et une poussée inflationniste indéniable. Par ailleurs, la flambée des prix des produits de base, locaux comme importés, n’arrangent nullement les choses.
La troika perçoit cette dérive, mais n’apporte malheureusement ni remèdes, ni thérapie. Elle procède par fuite en avant : vendre quelques sociétés confisquées tout en faisant les yeux doux aux capitaux locaux et étrangers, recette qui n’a que peu d’effets ; une vraie bombe à retardement surtout devant une fuite de capitaux et une évasion fiscale incontrôlées !
Prémisse donc, d’une crise politique, économique et sociale grave due à une absence d’une vrai démocratie. Ce qui montre clairement la liaison forte et indispensable entre économie et démocratie.
La Tunisie restera debout, quoi qu’il arrive !
Devant ce constat d’impuissance ; c’en est-il fini de l’image d’une Tunisie si douce et si tolérante ?
Malheureusement oui, la Tunisie a entamé, après sa révolution, une véritable descente négative dans la perception de ses partenaires due à la montée subite de la violence des salafistes qui se livrent à de nombreuses attaques non seulement contre le politique mais aussi contre le culturel, l’artistique, l’écrit, l’audiovisuel, le sport féminin, etc… Cet état d’insécurité croissante intervient dans un contexte économique désastreux doublé d’une situation sociale explosive émaillée par de nombreux heurts et des tensions sociales croissantes dans diverses régions du pays.
Devant ces violences répétées, le gouvernement, dépourvu d’une feuille de route défendable, tente désespérément de soigner son image, ternie par de nombreux scandales tels que l’attaque de l’ambassade des Etats-Unis, les naufragés de Lampedusa ou le viol d’une jeune femme par 3 policiers…
Ceci dit, la Tunisie, dont le peuple est réputé depuis longtemps pour son civisme, son ouverture et son niveau d’instruction élevé, est heureusement immunisée contre de tels débordements et fera preuve d’un agissement positif vers une reprise rapide. Les intellectuels tunisiens, hommes et femmes continueront à manifester pacifiquement pour leurs droits, pour la démocratie et arriveront –tôt ou tard – à stopper les assaillants salafistes violents.
Plusieurs autres experts sont optimistes, quant à l’avenir de notre révolution, puisque le pays est devenu un vrai « laboratoire vivant » et ses institutions des «think tank» qui ne peuvent que déboucher sur le mieux. Sachant que toute révolution nécessite un «remue-ménage» sérieux dans la perception et la sélection politique et sociétale, et c’est tant mieux !
Ce qui est sûr, tout ira bien dans notre pays si on accepte tous de rejeter la violence. Ce faisant, la brise d’anarchie qui nous guette actuellement se transformera indéniablement en un vent de liberté et de stabilité si bénéfique pour notre chère patrie.
Hassen Chaari
* Universitaire, Président de l’association pour le développement de la recherche et de l’innovation « ADRI » et Président de l’Association de rapprochement tuniso-allemand ARTA
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