
La régularité avec laquelle le gouvernement perd toutes ses batailles médiatiques frise le pathétique. Et chaque fois qu’il fois s’aplatit lamentablement on ne peut s’empêcher de ressentir une pitié amusée.
La campagne médiatique orchestrée en faveur de la libération de Sami Fehri lui a assuré le soutien de toute la classe politique dans son large spectre. Des ultragauches du Front Populaire à la droite nationaliste de Nida Tounes. Même Mohamed Abou, secrétaire-général du CPR s’est désolidarisé du ministère de la Justice. Les médias qui s’excitent comme des starlettes quand il s’agit de se poser en victimes de la liberté d’expression ont fait corps derrière le patron de Tounsia TV. Il ne manquerait plus que le Saint-Siège –l’UGTT- s’en mêle pour que les jeux soient définitivement faits…
On vit au temps des intrigues. L’explosion du système du parti unique a laissé place à une cohorte de forces politiques qui placent leurs pions. Les institutions arbitrales n’existent pas encore et les partis essaient de contrôler les appareils de l’Etat et les entreprises et médias publics. Et force est de constater que ceux qui ont été longtemps aux manettes maîtrisent mieux les jeux de l’ombre.
A chaque secousse de l’opinion publique, les éditorialistes soufflent sur la braise faisant fi des vérités que tous les cénacles avisés connaissent. C’est que les islamistes aussi populaires soient-ils, suscitent une aversion viscérale dans les différents corps de l’Etat (police, armée, administration…) et chez l’intelligentsia (on ne parlera pas d’élite en reprenant l’idée de Bernanos qu’une élite qui se trompe n’est pas l’élite) : journalistes, artistes, universitaires…
Rappelez-vous… L’affaire Karoui-Persepolis tout d’abord. La procédure est entamée du temps du gouvernement BCE. Ceux qui ont vandalisé la maison du patron de Nessma sont laissés en liberté. Le gouvernement plus que fragile ne veut pas faire de vagues. La Justice obtempère. Puis la Troïka prend les commandes et les chantres de la liberté d’expression se déchaînent. Samir Dilou estime que la Justice n’a pas pour rôle d’arbitrer les débats d’idées. Nabil Karoui s’en sort avec un moindre mal…
Puis c’est là une polissonne du quotidien Attounissia qui agite l’opinion publique. Le parquet saisit la Justice pour outrage à la morale publique et le patron du journal est envoyé en prison comme un quelconque délinquant. L’étendard de la liberté d’expression est brandi. Les folliculaires d’ici et d’ailleurs en font leur chou gras. Nasreddine Ben Saïda a beau dénoncer un règlement de comptes de Kamel Ltaïef, ce n’est rapporté nulle part. Même pas par Ennahdha qui se dit choquée par ce bout de sein qu’elle ne saurait voir. Allez comprendre. Tout le monde en a décidé ainsi, c’est une bataille pour la liberté d’expression et contre le gouvernement qui projette de faire plier les médias libres.
Mustapha Kamel Nabli est l’indépendance de la Banque centrale. La mise en scène la plus comique de la guéguerre opposant Nadha aux médias. Le gouverneur de la BCT -et c’est un secret de polichinelle- est un parent et un proche de Kamel Ltaïef. Accessoirement pressenti comme un possible présidentiable pour l’écurie Nida Tounes à l’époque. Le gouvernement n’a pas les coudées franches et décide de se débarrasser de ce cheval de Troie. Branle-bas de combat.
Les médias montent au front. L’indépendance de la banque centrale –concept élevé en dogme économique ce qui n’est pas le cas- serait menacé. Un blogueur en vue nous gratifie même d’une brillante analyse sur la maitrise de l’inflation. Pour couronner le tout un obscur magazine accorde la palme de d’or des gouverneurs de banques centrales africaines à MKN.
Le nouveau gouverneur, aussi « mounachid » soit-il, fait un boulot correct mais n’arrive pas à remplacer « l’indépendant » Kamel Nabli dans le cœur de ses fidèles.
Le jour de l’extradition de Baghdadi Mahmoudi a été décrété jour de deuil dans les médias de l’opposition. Moncef Marzouki a été sommé de démissionner. Bien que la procédure judiciaire ait été engagée de l’époque du gouvernement Caïd Essebsi. Quelques mois plus tard, on apprend même dans une conversation téléphonique enregistrée entre les Premiers ministres entrant et sortant que ce dernier soutient l’extradition. Mais motus et bouche cousue. L’épisode est oublié et le couple gouvernement-Nahdha paie les frais de sa manie à toujours vouloir faire des mystères. Un exercice qui ne lui réussit guère.
Lotfi Touati n’a pas le parcours le plus glorieux du journalisme tunisien. Sa nomination à la tête de Dar Essabah était une drôle d’idée d’ailleurs. Mais sa seule atteinte à la liberté d’expression, sa seule immixtion (révélée) dans la ligne éditoriale est l’empêchement de paraître d’une protestation de la rédaction sur toute la page deux du quotidien. Bras de Fer entre le gouvernement et les journalistes. Soutien des partis politiques, de la société civile, de l’UGTT à la rédaction… Classique grève de la faim et double séance quotidienne de « Dégage » pour le PDG… Et sans aucune surprise, le gouvernement finit par se coucher…
Derrière la nomination de Lotfi Touati se cache le sulfureux Lotfi Zitoun. Le ministre conseiller a défrayé la chronique. En quelques mois à peine, il réussit l’exploit de se faire détester par le pays tout entier. Sa bête noire : les journalistes. Une révélation de Business News scelle définitivement le désamour. Le ministre s’emporte, fulmine, menace de révéler les listes noires. Il met sa menace à exécution. Sur son mur Facebook. Procès pour diffamation intenté par Nizar Bahloul et le ministre est convoqué par la Justice. Il se fait plus discret depuis…
Après être monté sur ses grands chevaux, Hamadi Jebali a fini par démettre le gouverneur décrié de Siliana… Le gouvernement fini, également, par reconnaître l’attaque qu’a subie le siège de l’UGTT… Nous pourrions multiplier les exemples jusqu’au petit matin… L’entêtement du pouvoir à poursuivre le combat sur ce terrain est désespérant. Espérer rivaliser avec le maître es manigances (ou lobbying pour ses amis) Kamel Ltaïef est pour le moins naïf. La grossière riposte judiciaire menée par l’intermédiaire d’un obscur avocat et ancien fonctionnaire du ministère de l’Intérieur confirme bien que le complot est un art complexe inaccessible aux blancs-becs.
Morale de l’histoire : Ennahdha n’a pas les compétences pour instaurer une nouvelle dictature mais son entêtement à jouer à l’apprenti sorcier maintient en place les conditions d’une réversibilité politique et d’un retour de l’ancien régime. Ni le système sécuritaire ni l’appareil judiciaire n’ont été réformés. Et si les islamistes ont peu de chance de les mobiliser, d’autres en ont les moyens et le savoir-faire…
Radhouane Somaï
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