
Non ce n’est pas une parodie du film dramatique américain réalisé par Orson Welles en 1941, intitulé « Citoyen Kane », c’est une histoire vraie.
Le citoyen « K », est impétrant d’un diplôme universitaire à l’issue de brillantes études dans une école de renommée, qui accueillait alors l’élite des bacheliers tunisiens. Moi et citoyen « K » prenions ensemble, journellement, et ce pendant six longues années, le métro de banlieue à 6:30 du matin pour rattraper, in extremis, le fameux bus de la ligne N°38, bondé d’étudiants de tout acabit.
Nous étions très proches l’un de l’autre, on partageait plusieurs traits de caractère, nous nous voyons tous les jours en salle de cours, au restaurant universitaire, dans la bibliothèque, parfois les weekends dans notre ville de la banlieue nord de Tunis, pour discuter, autour d’une tasse de thé, politique et études. Le citoyen « K » était discret, aimable, tolérant et courtois, bref un ami dont j’appréciais fort la compagnie.
Un de ces matins, au printemps 1980, dans le bus N°38, où filles et garçons se mêlaient et s’entremêlaient dans un enchevêtrement humain, à la limite humiliant, une jeune étudiante s’esclaffa de rire, le citoyen « K » qui était à mes cotés, pris en étau entre la vitre latérale du bus et un passager, fit un soubresaut, s’approcha de la jeune fille et scanda « S’il vous plait, quand vous riez la prochaine fois, soyez plus discrète, la voix féminine est source de tentations ». J’étais à la limite médusé, j’accourus pour le calmer avant que la situation ne tourne au bide, et ce fut chose faite, non sans mal ! Ce matin là, je me suis rendu compte que mon ami, le citoyen « K », avait changé de convictions, embrigadé par le mouvement qui faisait, alors, le cauchemar du pouvoir en place ! Toutefois, ce revirement, n’avait nullement affecté notre amitié.
Après les sinistres attentats terroristes perpétrés l’été 1987 qui ont visé deux hôtels où périrent quelques touristes et un citoyen tunisien, le citoyen « K », était devenu, comme tant d’autres, un ennemi public, toute la police était à ses trousses.
A l’époque, j’étais rentré à Tunis, pour les vacances estivales, je n’avais pas visité la Tunisie depuis septembre 1985. Un policier, en civil, des services secrets me suivait dès que je sortais de chez moi pour rejoindre des amis pour prendre un café à Sidi Bousaid, il me talonnait croyant faussement que j’étais en contact avec le citoyen « K ». Un ami qui travaillait au ministère de l’intérieur m’en avait prévenu, et a intercédé auprès des services concernés pour les convaincre que je n’avais aucun contact avec le citoyen « K » et les a sommés d’arrêter de me prendre en filature.
Bref, de retour aux USA, en Septembre, j’appris, quelques mois plus tard, que le citoyen « K » a été appréhendé par la police et condamné à perpétuité, après un procès expéditif, comme il était de coutume à l’époque ! Connaissant cette personne, je croyais dur comme fer qu’il était innocent des allégations qu’on lui a collées au dos !
Les années passèrent, et quelques mois, avant le 14 Janvier 2011, le citoyen « K » fut relaxé, après plus de vingt ans de réclusion, grâce au militantisme de plusieurs organismes œuvrant pour les droits de l’homme ! Quel soulagement ce fut pour lui, sa famille et pour ses amis !
Je l’ai appelé, au téléphone, pour l’en féliciter ! Grande fut ma déception quand je découvris qu’il ne se rappelait plus de moi ! Cependant, le citoyen « K » se rappelait très bien des noms des geôliers qui lui ont fait subir le pire des sévices ! Je le lui concède : Il a déjà lancé des poursuites judiciaires à leur encontre, puisse le tout puissant lui rendre justice.
Durant son long séjour dans les geôles de Tunisie, un seul livre était son compagnon de cellule, le seul livre que les services pénitenciers avaient daigné autoriser ! Saint Thomas d’Aquin, théologien du 13éme siècle disait « Timeo hominem unius libri », i.e., « Je crains l’homme d’un seul livre », et à bon entendeur demi-mot !
CE QUI EST SURPRENANT, C’EST QUE NOTRE CITOYEN « K » S’EST, DE SURCROIT, LANCE DANS LA POLITIQUE, BRIGUANT UN SIÈGE DANS L’ASSEMBLÉE CONSTITUANTE !
Que pourrait faire le citoyen « K » après tant d’années d’absence de la vie sociale, et de la scène politique du pays ? Devrons-nous lui accorder une chance ?
Des dizaines de citoyens « K », appelons-les des « Kayistes », néologisme improvisé, sont revenus d’outre mer et d’intra muros, qui connaissent peu les problèmes de la Tunisie, sauf à travers les journaux et les médias dont le contenu était contrôlé vigoureusement par l’Etat, se lancèrent dans des partis politiques, concevant des programmes incantatoires de campagne, sensés résoudre les problèmes de la Tunisie libre, désirant participer à l’élaboration d’une constitution qui répond aux aspirations du citoyen tunisien de toutes les strates et classes sociopolitiques.
C’est se bercer d’illusions d’imaginer que ces « Kayistes » vont accomplir leur devoir historique avec toute la lucidité que requiert une telle entreprise. Bien qu’une bonne majorité « apparente » des électeurs soit acquise à leur cause. Encore, devrons-nous leur accorder une chance ?
Il faut nous éloigner du lyrisme révolutionnaire pour qu’on assume pleinement notre devoir d’électeurs. Tous les citoyens, en Tunisie ou résidents à l’étranger, doivent considérer ces donnes cruciales de l’inextricable équation électorale, avant de voter pour quelque parti que ce soit, de gauche, de droite, libéraux, etc… et faire un choix responsable et éclairé ! Il en est du futur de plusieurs générations, assumons notre rôle pleinement et votons sciemment, sentiments à part. N’oubliez surtout pas que le monde entier nous observe, et les choix qu’on fera demain se répercuteront sur la destinée de nos enfants et petits enfants.
Par Farouk Ben Ammar, Ph.D
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