
Certains jeunes diplômés, même s’ils ne se suicident pas, sont déjà morts de manque d’espoir, essaye de nous expliquer Professeur Adnen Mansar à travers
le récit d’une brève rencontre (mais ô combien marquante) avec son ancien étudiant.
« Je devais attendre le rendez-vous de mon père avec son ophtalmologue, et la salle était pleine à craquer. Dans une petite salle d’attente où la secrétaire s’amusait avec son téléphone portable et levait de temps en temps sa tête pour regarder la télé et rarement les patients, certains ne trouvaient même pas de place sur les fauteuils qu’on voulait confortables.
L’ophtalmo de mon père était bien côté, il voulait que tout ce monde qui se ruait vers son cabinet puisse l’attendre dans les conditions les plus aisées.
Comme j’ai horreur de l’attente où le temps semble s’allonger interminablement, et comme je n’ose pas allumer ma cigarette devant mon père qui, apparemment, ne sait pas encore que je fume, et que le délateur parmi les lecteurs de cet article plongera dans une grande tristesse si jamais il se décidait à lui dévoiler ce secret public, j’ai préféré sortir une petite excuse pour m’éclipser, le temps d’une cigarette et d’un café.
Les cafés sont très nombreux à Sousse, comme partout dans mon pays. Ils sont tellement bondés de petit et de gros peuple que s’il était donné à Marx d’observer le phénomène, il aurait imaginé une révolution, prolétaire et bourgeoise à la fois, se déclenchant dans ces lieux et se propageant par la suite et dans les faubourgs populaires et dans les cités résidentielles.
Comme l’excuse de mon éclipse exigeait que je consomme mon café très rapidement, et n’ayant donc pas le temps d’attendre l’arrivée du serveur, je me suis dirigé directement vers le comptoir, après avoir passé à la caisse. Trois employés fois deux par jour font de nos cafés de réelles petites entreprises, les seules qui réussissent dans un pays où on n’a jamais une juste appréciation de la petitesse, mais là est un autre sujet.
Quand le cafetier, occupé à nettoyer sa machine, se retourna, je trouvais son visage bien familier. Son regard me le confirma de suite : c’était mon ex-étudiant à la faculté des Lettres, pendant au moins six années, les quatre régulières plus deux autres années supplémentaire pour redoublement.
J’oublie rarement un visage d’étudiant, car en enseignant, je les regarde dans les yeux. Ils apprécient ça, et moi davantage. Le message passe surtout mieux. Le regard de mon cafetier m’est jusqu’à ce jour, trois années après cette rencontre, indescriptible.
Les yeux éteints, le sourire plus ou moins de circonstance, et la voix cassée sont les seuls traits que je garde de cette entrevue qui, somme toute, ne dura que quelques secondes. Quelques secondes où j’ai détesté mon excuse, la cigarette, le café, et tous les ophtalmologues bien côtés. Un regard éteint est un regard dangereux, car il annonce la mort. Celui de mon étudiant l’était davantage. Je découvrais le son de sa voix, car j’oublie souvent les voix de mes étudiants qui, d’année en année, perdent la faculté de s’exprimer en classe, plutôt par paresse et incapacité que par manque de démocratie pédagogique.
Sa voix était éteinte aussi. Son sourire ? Triste à la Da Vinci. Son regard posait toutes les questions, sa voix et son sourire donnaient toutes les réponses. « Tfadhel Monsieur » était tout ce que lui sortit par les lèvres…un « Monsieur » pédagogique qui m’abattait encore et encore. M’en voulait-il ? Certainement, comme à tous mes semblables. Une raison ? Plusieurs. Mon étudiant avait bel et bien les pieds sur terre maintenant, après avoir atterri des nuages où je le menais, lui et ses semblables, dans mes séances.
Maintenant, pendant ces très longues secondes, on changeait de rôles, il était devenu mon professeur, et moi son étudiant. Que d’illusions envolées, que d’espoirs trahis. Les siennes, les nôtres. Quel gout avait mon café ? Amer comme la peine. Ma cigarette ? Je ne l’ai pas fumée.
Je retournais dans la salle d’attente de l’ophtalmo où la secrétaire me parut soudain aimable. Pour une fois, je pouvais approcher mon père sans qu’il découvre mon secret. »
Par Professeur Adnen Mansar
Historien universitaire,
Maître de conférences à l’Université de Sousse
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