
« Je n’arrive plus à faire semblant de ne pas voir ces visages décomposés par la malnutrition et ces corps fiévreux qui se jettent sur ma voiture
pour me demander l’aumône…maintenant je les vois partout, même dans la tiédeur de mon salon ou dans ma cuisine où on sent la bouffe à pleine narine. Leurs regards voraces me transpercent et s’installent dans ma tête et les sous que je leurs sers ne suffisent plus à apaiser mon sentiment de culpabilité. Oui, de la culpabilité…. C’est certainement mon opulence qui a causé leurs pertes. C’est ma condition de privilégié qui leur a infligé leurs conditions de mendiants. Dans mon esprit, la connexion entre mon confort et leur malheur est vite faite. Pire encore…Je me sens comme leur bourreau et je commence à appréhender avec angoisse le moment de la vengeance. Le prochain feu, ils ne quémanderont plus, ils briseront cette vitre qui me sépare de leur monde et se jetteront sur moi pour en découdre définitivement et prendre ce qui leur est dû. »
« J’ai définitivement perdu espoir. Pourquoi s’entêter à se lever tous les matins pour revivre la même douleur et pour retrouver le même dégout. Pas un sou dans ma poche et rien à me mettre sous la dent. Et ce regard de ma pauvre mère plein de désolation qui m’accuse et me renvoie à ma triste réalité : chômeur malgré mes diplômes, chômeur à cause de mes diplômes, chômeur tout court. C’est en moi qu’elle a placé tous ses espoirs et me voilà à 30 ans lui demander encore de l’argent pour acheter ma came. Je ne suis pas un Homme, je ne suis qu’un chômeur de plus. Un être sans utilité aucune et qu’on traîne comme on traîne des boulets accrochés aux chevets. Je ralenti le mouvement, je freine les élans et je suis immobile quand les autres avancent. Je suis un champignon, je n’ai pas une vie à moi mais je survie sur le dos des autres. Le pire, c’est que j’ai une foi inébranlable en ma perte. Et j’ai fini par admettre que je mourrais comme j’aurais toujours vécu : pauvre et inutile. »
« Je lui casserai volontiers sa tête de nœud ce trou de c** si ce n’est cette foule de gueux…Et vas-y qu’il me dévisage avec cet air de piété mal feinte. J’ai pas besoin de ta pitié patate, moi je ne demande pas, moi je prends et je me casse…. Tu pues le pognon sale des kilomètres à la ronde, une odeur pétrie de magouille et de manigance. Ce n’est certainement pas en squattant l’école ou en fouinant dans les livres que t’as trouvé de quoi te payer cette berline. N’est ce pas ?…mais vas dire ça à mon idiot de frangin qui roule encore en bus et tire encore son argent de poche à sa mère !! L’école n’est qu’un leurre qu’on fait miroiter devant les plus démunis pour en extirper de l’espoir. Un espoir factice qu’on use pour calmer les ardeurs et mieux spolier le labeur. Moi, cette farce, j’y ai jamais cru, c’est à la force de nos bras qu’on remue les choses et pas autrement. Et la richesse, il faut la chercher là ou elle est : chez les riches. Alors, rendez vous au prochain feu…patate. »
Ce qui vous paraît comme les hallucinations d’esprits tourmentés n’est en fait que la juste mesure de ce qui est en train de se profiler dans notre société. Une caste d’opprimés qui désespèrent et qui commence à tâter son nouveau pouvoir de nuire et de jauger sa portée et sa puissance et une caste de « privilégiés » qui doute et qui a peur.
Quand la faim gagne ses rues et que le désespoir, la colère et la peur emplissent son âme, la Tunisie à toutes les raisons de sombrer.
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