
Pour ses défenseurs, Sami Fehri est un brillant producteur victime d’une cabale judiciaire. Le pouvoir en place tenterait de terroriser et de dompter les médias «libres ». Pour ses détracteurs c’est un opportuniste qui a profité sans vergogne de sa proximité avec l’ancien régime.
Sa détention arbitraire s’inscrirait dans une sorte de terreur révolutionnaire, le temps d’assainir le paysage politico-médiatique. Défenseurs et accusateurs s’attardent sur l’accessoire. La personne de Sami Fehri importe peu. L’enjeu principal de cette énième turbulence de l’opinion publique est le formalisme de la Loi.
Le droit moderne hérité de la Rome antique repose sur un attachement doctrinaire quasi-superstitieux aux textes de loi. Le rôle du juge est d’évaluer preuves, indices et témoignages et ensuite d’interpréter et d’appliquer des formules légales écrites par d’autres. La sentence d’un juge est presque une parole inspirée.
Un monarque ou un dictateur ourdirait des machinations diaboliques pour obtenir une décision judiciaire qui l’arrange, engagerait des représailles contre un magistrat récalcitrant mais n’oserait jamais s’opposer à un jugement en bonne et due forme. Nous en savions quelque chose avec Bourguiba et Ben Ali. Une philosophie de la Justice à laquelle on peut reprocher une certaine rigidité, un formalisme mécanique et aveugle. Cruel parfois. Dura lex, sed lex. Mais ce formalisme est a priori incontournable de la modernité politique. Un contrepoids insuffisant mais nécessaire à l’arbitraire du Prince. Ou du Calife…
Revenons au plaidoyer des amis de Sami Fehri. Des spots passent en boucle sur la chaîne Tounsia TV pour nous raconter quel créateur de génie il a été et comment il a révolutionné le paysage médiatique local. Il est du même coup intronisé homme de l’année par les professionnels de la communication.
On pourrait méchamment répondre que si la Justice prenait en compte les considérations esthétiques, que si elle jugeait un accusé sur la qualité de ses œuvres, le seul « Andi Man Kollik », summum de l’abrutissement télévisuel fédérateur et lucratif le condamnerait à la perpétuité.
Les magistrats sont des gens austères qui ne s’intéressent pas à de telles frivolités. Heureusement. La posture de la victime de la liberté d’expression convainc encore moins et ne mérite même pas un examen approfondi. On rappellera juste que Moez Ben Gharbia a dénoncé dans une interview accordée au journal Ettounissia une manœuvre du clan « Karoui-BCE », plutôt que du pouvoir.
Examinons le réquisitoire maintenant. Sami Fehri est un horrible scélérat, complice de l’innommable Belhassan Trabelsi. Il a utilisé ses relations pour vider les caisses de la Télévision nationale. Des caisses qui ont toujours été vides mais ce n’est qu’un détail. Des forfaits qui légitimeraient une petite contorsion aux règles élémentaires du droit qui dit qu’une décision de libérer un suspect implique sa libération (CQFD).
On se laissera peut être convaincre, bon gré mal gré, de la nécessité de créer des tribunaux révolutionnaires, d’installer des potences sur la place publique si les tortionnaires, policiers et autres juges ripoux de l’ancien régime étaient un tant soit peu inquiétés par le premier gouvernement légitime de notre histoire. Au vu de tous les associés de Belhassan Trabelsi qui continuent tranquillement de s’enrichir tout ça n’a pas l’air très sérieux. Passons.
Des instructions, des jugements, des procédures légales aberrants, arbitraires, iniques, obscurs ne se sont jamais arrêtés depuis la chute de l’ancien régime. Ni le gouvernement BCE ni celui de la troïka n’ont engagé la réforme du système judiciaire. Les instances représentatives de la magistrature n’ont fait preuve d’aucune remise en question, n’envisagent aucun inventaire historique ou moral et se contentaient de quelques jérémiades à chaque empiètement de l’exécutif.
L’opinion publique ferme les yeux quand ce sont les apparatchiks de l’ancien régime qui en font les frais, fulmine quand la victime est une jeune femme violée par des policiers. Des colères épisodiques mais le système n’est jamais visé.
Le cas Sami Fehri pourrait passer pour un simple épisode supplémentaire. Sauf que nous assistions véritablement à une montée en gamme dans l’arbitraire. Le ministère public s’est comporté comme le cadi des cadis. Il ne s’est même pas donné la peine de maquiller les faits ou de s’appuyer sur des chinoiseries légales comme dans tout régime autoritaire qui se respecte. Juges, juristes, avocats se succèdent pour confirmer que la détention d’un prévenu contre la décision d’une juridiction est un précédent. Une provocation insupportable qui, si elle était tolérée, ouvrirait la boîte de Pandore.
Les dessous politiques de l’affaire sont de l’ordre de l’anecdote. Les protestations mitigées accompagnées de précautions rhétoriques, parce qu’il s’agit d’une personne soupçonnée de complicité avec l’ancien régime, sont un pas vers la légitimation de l’arbitraire. La bataille est celle de la Loi pour prévenir qu’une autre victime quelle que soit son identité ne vive ce calvaire.
Radhouane Somaï
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