
Comment mener une « discussion » politique avec un enfant de 10 ans ? On se retrouve, inexorablement, dans la langue de bois. Cette langue de bois
qu’on maitrise si bien à force d’avoir vécu sous son ciel heureux la moitié de sa vie, ou presque. Elle nous est si chère, colle à nous, et est toujours au rendez-vous quand sonne l’heure du « mensonge ». Mais comme tous les dérivés du bois, elle est aussi inflammable ; l’utiliser avec exagération pourrait provoquer les plus douloureuses brulures !
C’était hier, en voiture. Mon fils commençait à parler de « ce qui se passe », imaginant une « descente » dans son école primaire. Il fallait le laisser parler, puis, comme « un bon papa », lui dire qu’il n’est pas bien d’imaginer des choses qui ne se sont pas passées.
Un papa enseigne toujours à son fils qu’il n’est pas bien de mentir, et je ne pourrais faire l’exception. Rien à faire, mon fils insistait pour imaginer, et du coup c’est moi qui ne suis au courant de rien ! Prendre le rôle d’un « Borhène » et essuyer des coups sans changer d’avis, voilà ce que je suis devenu. Mais je n’ai pas sa persévérance, car j’essaye, parfois, de comprendre.
Toutefois, je le dis en passant, j’ai toujours « admiré » la facilité avec laquelle cette chose trouvait les arguments pour expliquer l’inexplicable et trouver des excuses à tout. Celui-là est imbattable. Pourtant, il est supposé être enseignant, et père, également.
La discussion, menée de bout en bout par mon fils de 10 ans, prend une autre tournure : « Mais papa, ça s’est passé chez vous du moins ». Surpris, je réponds « qu’en sais-tu ? ». Et mon fils « je sais ! Ce n’est pas ton collègue qu’on a tabassé hier à la faculté ? Je t’ai entendu parler au téléphone». « Oui », répondis-je abattu.
Abattu car Slah, mon collègue, aurait pu être moi, ou n’importe quelle autre personne. Car Slah, jeune historien universitaire, considérait la faculté comme sa propre maison ; avant de la rejoindre en tant qu’assistant, Slah y était étudiant aussi.
Cette faculté était donc devenu presque son domicile familial, son foyer, sa demeure. Car, aussi, la sauvagerie avec laquelle il fut agressé, l’après-midi du 6 janvier, sur les lieux de son travail, sa maison, alors qu’il s’apprêtait à rejoindre sa salle pour surveiller les examens, est inexplicable.
Inexplicable sauf par une folie. Mais plusieurs folies ne sont pas que perte de facultés de discernement. Abattu aussi car l’exemple que mon fils me cita allait lui permettre de me battre dans cette discussion. Mais voilà que la langue de bois me sauve. Il m’en donna l’occasion quand il me dit « papa, je croyais qu’un policier nous protégeait contre les méchants. Tonton Slah est-il méchant ? ».
Il y aura donc un « méchant » dans l’affaire ! Mon fils se plait à m’embarrasser, et trouve une grande joie à me battre ! Rapidement, je fais un petit calcul : si je lui répondais que Slah était méchant, je le serais autant que lui, car Slah c’est aussi moi. Et rien que mon orgueil ne permettait pas que j’aille dans ce sens. Si Slah n’est pas méchant, ce doit être le policier qui l’a tabassé qui l’est.
Comment lui faire comprendre le « contexte » de l’agression sans mettre à nu certaines notions d’éducation civique fraichement apprises à l’école ? Je lui ai toujours dit qu’un policier est payé pour nous protéger et pas pour nous agresser ? Comment lui faire passer l’idée, lui, l’enfant de 10 ans, que même un policier peut se tromper de cible ?
Une idée m’était venue dans la tête : il serait facile de lui faire comprendre que les gaz lacrymogènes empêchait Mr l’agent de bien voir la « cible ». Non. Il fallait alors trouver une explication à l’utilisation de ces gaz dans l’enceinte d’une institution universitaire. En plus, ce serait lui mentir, encore une fois. Il m’aurait débusqué. Impensable. Je reste muet.
Enchainons : si un policier se trompe aussi facilement de cible, comment lui en vouloir, lui l’enfant, de ne pas se tromper ? à mon orgueil d’enseignant qui aurait pu être à la place de son collègue tabassé, s’ajoute celui du papa qui ne veut pas découvrir qu’il s’est trompé peut-être de message. Un papa ne se trompe pas, ou ne doit pas se tromper, du moins très souvent.
Tout comme un policier donc. Retour à la case départ, encore une fois. Et voilà que mon fils me sauve en reprenant son histoire sur son école primaire envahie par des « étrangers » tabassant tout le monde sur leur passage, ses instituteurs asphyxiés, et ses collègues, petits écoliers, arrêtés sans en savoir la raison. Je comprends mieux alors le mécanisme d’une imagination d’enfant, une imagination qui se construit par comparaisons, tout à fait réalistes.
Né dans une famille d’enseignants, comme son père, mon fils a une image de l’enseignant qui me rappelle ce temps perdu de mon enfance. Un enseignant est sacré, et on ne touche pas à son image impunément.
Un enseignant est un petit prophète, comme nous l’enseigna, à mes frères et à moi, mon père, instit. Un enseignant, s’il est agressé, ne perd rien de sa dignité, mais la société laisse des plumes. Imaginons une poule, ou même un pigeon, déplumé ? C’est très moche ! Car une société déplumée annonce un four, des couteaux, et des fourchettes ! Pour une fois c’est moi qui imagine, mon fils n’attendait plus de moi aucune réponse.
Mon silence était la plus éloquente des réponses. Il avait tout compris. Ce qu’il avait compris ? Je suis le dernier à le savoir. Cependant, une chose m’était perceptible à la fin de cette discussion : il m’avait battu, et déplumé !
Par Professeur Adnen Mansar
Historien universitaire,
Maître de conférences à l’Université de Sousse
Crédit Photo: film PAPA
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