
Le parti Afek Tounes a annoncé mercredi dernier sa renaissance sur la scène politique, et ce, après la rupture de ses cadres avec le parti Al Jomhouri. Pour mieux comprendre les motivations de ce retour, Espace manager a rencontré pour vous, Yassine Brahim, Président du parti, et ancien ministre des Transports sous le cabinet de Béji Caïed Essebssi.
Espacemanager: Afek Tounes renaît de ses cendres après la fusion avec Al Joumhouri et le PDP ?
Yassine Brahim: Afek Tounes est né après la révolution du 14 Janvier. Il a été le fruit de la volonté d’un ensemble de citoyens voulant servir la société dans laquelle ils vivaient en apportant leurs expériences (qu’elles soient en milieu économique, universitaire, syndical) à la politique que nous définissons comme un service à la société.
Le parti s’est présenté 7 mois après sa naissance aux élections du 23 Octobre 2011, et a fait 76 000 voix, soit près de 2%. Ce qui a fait qu’il a été présenté au sein de l’Assemblée Nationale Constituante par quatre députés, à savoir Samira Meraï, seule tête de liste femme à circonscription de Medenine, Chokri Yaïch de Sfax, Rim Mahjoub de Mahdia et Noômane Fehri de Nabeul.
Mais les résultats du 23 Octobre 2011 ont été très significatifs et on a senti qu’il y a un grave danger pour l’établissement d’une démocratie en Tunisie. Le premier parti avait une trop grosse avance sur les autres.
Sentant le danger venir, on a œuvré pour convaincre notre famille démocrate de rentrer unie pour les élections du 23/11, mais en vain. Ettkattol et le PDP avaient refusé notre proposition et ont préféré la discuter après les élections.
Nous les avons donc approchés à nouveau dès le 24 Octobre. On a trouvé qu’Ettkattol avait déjà fait le choix de rentrer dans le gouvernement Ennahdha, par contre le PDP et le PDM ont préféré comme nous rester à l’opposition. Ce qui a facilité nos discussions d’une union de nos forces.
Nous avons ainsi créé une fusion: le PDP, Afek, le Parti Républicain et plusieurs autres petits partis dans le parti Al Joumhouri qui a été renforcé par des personnalités indépendantes et des ex ministres du gouvernement Béji Caïd Essebssi.
L’idée de base à l’époque était de regrouper plusieurs courants démocrates motivés par la création d’un meilleur équilibre des forces politiques dans le pays.
Mais la non adhésion d’El Massar a cette fameuse fusion, puis la naissance de Nida Tounes a affaibli votre projet ?
Oui, les divisions enregistrées lors du congrès du PDP et le fait qu’El Massar ne nous ait pas rejoints a rendu le démarrage difficile. Si Beji a fait le constat et a estimé que les chances de créer ce grand parti à travers Al Joumhouri n’étaient pas fortes. Il a donc décidé de lancer Nida Tounes. Ce lancement a bien sûr desservi à Al Joumhouri et lui a coûté la perte d’une grande part des citoyens ciblés.
« Je n’ai aucun différend avec Si Béji »
Néanmoins nous nous sommes tout de même attelés au travail, en essayant de créer une propre valeur ajoutée tout en nous inscrivant dans le cadre de notre mouvement unioniste initial et en allant vers l’Union Pour la Tunisie.
Notre ligne politique a été claire jusqu’à la fin du mois de janvier 2013. Durant de nombreux mois, les courants divers ont pu coexister. Mais depuis la période indiquée, la ligne politique est devenue beaucoup moins claire et nos divergences se sont multipliées. Cela nous a coûté cher et s’est d’ailleurs traduit dans les sondages. Al Joumhouri s’est retrouvé à 4% en Juin 2013 alors que ses composants étaient beaucoup plus forts et plus représentatifs en 2011.
L’expérience de la fusion a donc mal tourné ?
Je pense qu’il faut tirer les leçons de cette expérience riche humainement, puisqu’on a travaillé avec de grandes personnalités politiques, comme Si Nejib Chebbi ou Madame Maya Jeribi ou Si Issam Chebbi et beaucoup d’autres. Sauf qu’à la fin, nous avons préféré retrouver une liberté dans l’action politique telle que nous l’avons imaginée depuis le départ avec nos propres valeurs.

Notre vision est axée entre autres sur l’orientation à une population jeune très déçue de l’offre politique actuelle. Le fait que 55% des Tunisiens ( en majorité des jeunes) n’iraient pas voter si demain des élections seraient organisées, nous a poussés à revoir notre stratégie et notre positionnement.
Maintenant qu’Afek existe de nouveau qu’en est-il de votre organisation, de vos structures ?
Nous refondons Afek Tounes avec la plupart des personnes qui ont vécu la première phase chez Afek. Mais le parti a été renforcé par des nouveaux amis et militants que nous avons connus au sein d’Al Joumhouri. De nouveaux sympathisants nous rejoignent progressivement, dont beaucoup de jeunes cadres qui veulent contribuer à construire une nouvelle Tunisie.
Comment envisagez-vous participer aux prochaines élections ?
Si nous créons une valeur ajoutée suffisante, et nous ambitionnons de le faire, d’ici les prochaines élections, nous participerons bien sûr. Nous espérons avoir un poids suffisant pour intéresser nos partenaires naturels pour s’unir et ne plus pas y aller dispersés.
Les Tunisiens semblent perdre confiance en la classe politique, que ce soit ceux du gouvernement ou de l’opposition. Pensez-vous proposer une alternative aux Tunisiens ?
Afek Tounes a bâti son manifeste sur la base de 5 valeurs: La liberté, l’égalité, la solidarité, la responsabilité et l’intégrité. Vu tout ce qui s’est passé depuis deux ans, il est légitime que le Tunisien doute de l’intégrité, valeur essentielle pour pouvoir crédibiliser les responsables du bien public et construire un vrai Etat de droit. Nous en sommes encore loin et avec la responsabilité et sa composante Travail, cela va être un des chevaux de bataille les plus importants de Afek Tounes.
Dernièrement, on a senti un rapprochement de Hassen Ghodhbeni vers Afek Tounes ?
Je suppose que vous posez cette question car vous l’avez vu au début de la conférence de presse? Le fils de Si Hassen est l’un des jeunes militants les plus actifs chez Afek depuis la naissance du parti. On a été ravis de voir le père venir nous soutenir mercredi dernier. Si Hassen fait partie des personnalités dont on serait ravi de voir sympathiser avec nous. Il peut jouer un rôle important dans le rapprochement de tous les Tunisiens » modérés et raisonnables » qui acceptent de coexister dans le respect malgré la divergence de leur vision politique et idéologique.
« Nous sommes tous Tunisiens, et nous sommes appelés à contribuer à construire ensemble le futur »
Beacoup de bruit a couru sur vos différends avec le leader de Nidaa Tounes Béji Caïd Essebssi!
Je ne sais pas pourquoi on me pose régulièrement cette question. Je n’ai aucun différend avec Si Béji. J’ai été un ministre ravi de travailler avec lui. J’ai choisi de quitter le gouvernement au moment où les élections ont été retardées car d’une part je voulais faire du terrain sur le plan politique avec Afek, et d’autre part, j’étais persuadé que le gouvernement BCE devait rester pendant l’année de la constituante pour que les partis se concentrent sur la Constitution et les institutions nécessaires pour bâtir la deuxième république. Rester donc au gouvernement BCE à ce moment là pouvait être un engagement d’un an et demi et non quelques mois.
J’avoue que je n’ai pas vu d’un très bon œil le lancement de Nida juste deux mois après la naissance d’Al Joumhouri, ce qui est un réflexe défensif naturel, mais ensuite l’intérêt du pays et de la famille démocrate, ainsi que mon pragmatisme m’ont vite ramené à la raison. Et depuis, je suis devenu l’un des plus fervents défenseurs de l’UPT quelques mois après.
Une alliance politique avec l’Union pour la Tunisie pourrait être envisageable ?
Afek se relance en se concentrant sur les questions économiques et sociales, une mise à jour de notre vision sur le sujet vous sera présentée fin septembre. Nous allons essayer d’attirer le maximum de compétences et de jeunes dans ce parti. Si cette approche a l’impact que nous anticipons auprès de la société, Afek aura un poids dans la carte politique. Il n’est, en même temps, pas question que Afek disperse la famille démocrate, et donc si nous allons vers les élections, nous espérons y a aller unis.
Nous gardons de très bonnes relations avec nos amis d’Al Joumhouri, j’espère que la somme de nos apports respectifs sera bien supérieure à notre apport dans le même parti, je ne vois aucun obstacle, bien au contraire.
On vous entend souvent appeler à l’unité nationale, tout comme les autres partis d’ailleurs, qu’ils soient de l’opposition ou de la troïka. Pensez-vous réellement que cet appel à l’union soit vraiment sincère, car le Tunisien au sens général a l’impression que les politiciens sont hypocrites ?
La bipolarisation n’existe malheureusement que dans le cadre de deux situations extrêmes: une grande maturité politique à tous les niveaux comme dans les grandes vieilles démocraties ou la bipolarisation gauche-droite ou centre gauche-centre droite existe, ou dans les périodes de grande immaturité politique comme dans les époques post révolutionnaires que nous vivons actuellement en Tunisie.
Nous voulons régler trop de sujets à la fois, des règlements de comptes sur le passé de manière souvent injuste, des changements de projets de société qui n’ont pas de sens dans un pays inscrit dans la modernité depuis des dizaines d’année, etc.

Les erreurs cumulées par le parti au pouvoir dans les deux dernières années ont amené une bipolarisation tirée par la peur de leur plan, et maintenant ce sont eux qui ont peur du plan qu’ils subiraient s’ils quittent le pouvoir. Or la peur est un sentiment négatif. Il faudra arriver à trouver la bonne bande passante de communication et de confiance pour que les uns acceptent les autres et vice versa.
Nous sommes tous Tunisiens, et nous sommes appelés à contribuer à construire ensemble le futur en faisant une conciliation nationale sur le passé à un stade donné. Un peuple n’avance pas en regardant en permanence vers l’arrière. J’espère que nous arriverons à sortir de cette crise par le haut et que la raison finira par gagner et, de l’autre côté, la peur perdra.
Vous avez déclaré sur les ondes de Shems Fm, que la décision du ministère de l’Intérieur de classer Ansar Chariaa comme organisation terroriste n’était pas vraiment une surprise, et que le ministère aurait dû prendre cette décision depuis l’an dernier. Sur quoi vous fondez-vous pour émettre un tel jugement ?
Je ne connais pas toute cette organisation dans le détail pour la juger en entier. Cependant, j’ai visité l’ambassade américaine deux jours après l’attaque. Il y a des terroristes entraînés qui sont rentrés dans l’ambassade. Ils ont essayé de tuer des citoyens tunisiens en tirant des balles et en leur lançant des cocktails Molotov dans le bâtiment de la logistique. Qu’on vienne nous expliquer une année après qu’on a laissé échapper leur chef à la mosquée Al Fath, que cette organisation comprend des terroristes, après qu’un juge les a condamnés à deux ans avec sursis, c’est vraiment nous prendre pour des imbéciles qui ne suivent pas ce qu’il se passe dans leur pays…
Avec la crise que vit actuellement le pays, les Tunisiens sont de plus en plus inquiets, cela fait plus d’un mois qu’on est au point mort. Selon vous, n’y a-t-il aucune issue pour la cohabitation entre Ennahdha et l’opposition ? Quelles sont, selon vous, les différentes initiatives pour sortir de ce blocage politique?
L’opposition est prête à suivre les propositions de l’UGTT et de l’UTICA malgré le sit-in des députés demandant la dissolution immédiate de l’ANC. En acceptant de discuter sur la base de cette proposition, l’opposition a fait un grand pas. Ennahdha, de son côté, a fait un pas en acceptant la démission du gouvernement et la limitation de la durée et des tâches de l’Assemblée Nationale Constituante.
Mais elle a mis des conditions qui ont fait que son pas ne s’avère pas aussi grand. Nous sommes dans une crise de confiance vis-à-vis d’Ennahdha. J’ai participé à un dialogue National avec eux où nous avions annoncé ensemble que toutes les Ligues de Protection de la Révolution qui n’ont pas de visa d’association (180) devaient être dissoutes, c’était en Avril, rien ne s’est fait à ce jour….
L’opposition ne peut donc accepter des promesses en blanc de la part d’Ennahdha, mais des gestes politiques clairs comme la démission du gouvernement pour entamer des discussions rapides afin d’élaborer ensemble et avec le bon niveau de confiance le plan salvateur pour cette dernière phase de transition.
A mon avis, Ennahdha commettrait une erreur historique pour le pays et pour elle-même si elle tenterait un passage en force dans cette période très délicate.
Au vu de ce qui se passe en Egypte, certains politiques s’inquiètent d’un risque d’engrenage similaire à celui de la sombre décennie terroriste en Algérie, durant les années 90. Partagez-vous ce sentiment?
Tout risque existe mais j’ose espérer que la raison va l’emporter. La Tunisie est un pays qui a eu beaucoup de crises importantes dans son histoire, mais l’investissement fait dans l’éducation de notre société et l’homogénéité de ses composantes avec un vrai esprit de solidarité qui existe en nous, je reste optimiste sur le fait que nous sortirons inchallah par le haut de cette grave crise. La réconciliation ensuite doit devenir un des premiers objectifs.
Etes-vous pour une intervention militaire en Syrie ?
Toutes les interventions militaires n’ont pas aidé les pays où elles se sont produites, à commencer par l’Irak. Les peuples doivent se libérer eux mêmes, tel est mon point de vue. Les Syriens suivent l’heure en comptant leurs morts tous les jours, cela doit effectivement s’arrêter mais je ne pense pas qu’une intervention militaire extérieure puisse résoudre le problème, bien au contraire elle peut l’accentuer.
Interview réalisée par Cheker Berhima
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