18 janvier 1952, une révolution reléguée aux marges de l’histoire

Le 18 janvier 1952 demeure l’une des dates les plus marquantes de l’histoire contemporaine de la Tunisie. Cette journée a constitué un tournant décisif dans le parcours du mouvement national, marquant l’entrée du pays dans une phase ouverte de confrontation avec le régime colonial français. Les événements qui s’y sont déroulés, connus sous le nom des « événements du 18 janvier », ont profondément bouleversé le rapport de force et ont été consacrés, après l’indépendance, comme Fête de la Révolution, en reconnaissance des sacrifices consentis par le peuple tunisien pour la liberté et la souveraineté nationale.
La commémoration de cette date intervient aujourd’hui dans un contexte particulier, marqué par une érosion progressive de la place des fêtes nationales dans l’espace public. Ces symboles de la mémoire collective ont, ces dernières années, fait l’objet de marginalisation, voire de dénigrement. Certains discours sont allés jusqu’à remettre en cause le processus même de l’indépendance, tandis que des attaques répétées ont visé les figures fondatrices de l’État national. Une situation qui contraste fortement avec l’attitude de nombreux peuples qui considèrent la préservation de leur mémoire historique et l’hommage rendu à leurs héros comme un pilier de leur cohésion nationale.
Historiquement, le 18 janvier 1952 a été perçu comme un moment décisif. Le leader Habib Bourguiba l’avait qualifié de « dernier quart d’heure » du combat national, soulignant l’entrée de la lutte dans sa phase finale. L’historien Hassan Hosni Abdelwahab, dans son ouvrage Histoire de la Tunisie, y voyait quant à lui la bataille décisive face au colonialisme. Ces événements font suite à une série de décisions prises par le résident général français Jean de Hauteclocque, notamment l’interdiction du congrès du Néo-Destour, l’arrestation de son président Habib Bourguiba et de son secrétaire général Mongi Slim, leur exil à Tabarka, ainsi que l’arrestation de nombreux militants destouriens et communistes.
Face à cette escalade répressive, la riposte ne tarda pas. L’Union générale tunisienne du travail (UGTT), sous la direction du leader syndical et national Farhat Hached, lança un appel à la grève générale. La mobilisation fut massive et spontanée : des foules de citoyens investirent les rues dans plusieurs régions du pays. Les autorités coloniales répondirent par une répression brutale, recourant à la force armée pour disperser les manifestations. Cette violence fit de nombreux morts et blessés, transformant le 18 janvier en une date de deuil autant que de résistance.
Les sources historiques montrent que cette campagne de répression ne fut pas uniquement menée par l’administration coloniale officielle. Elle s’est appuyée également sur des groupes coloniaux extrémistes, composés de colons, d’anciens combattants et d’éléments issus des forces de police. Ces groupes ont structuré une organisation clandestine et terroriste connue sous le nom de « La Main rouge », responsable de dizaines d’opérations criminelles, allant des intimidations aux assassinats ciblés. Parmi les actes les plus marquants figurent l’assassinat du leader syndical Farhat Hached le 5 décembre 1952, celui du militant national Hédi Chaker le 13 septembre 1953, ainsi que l’assassinat de deux militants Tahar et Ali Ouled Haffouz en mai 1954.
Dans la Tunisie de l’après 14 janvier 2011, la question de la mémoire nationale est revenue au centre du débat public. Pourtant, la place accordée aux fêtes nationales a continué de se fragiliser. Certaines dates symboliques ont perdu de leur visibilité, parfois même entourées de polémiques, tandis que le drapeau national, symbole suprême de souveraineté et d’unité, a été la cible d’actes de profanation. Ces dérives interrogent sur le rapport de la société tunisienne à son histoire et à ses fondements symboliques.
Il convient de rappeler qu’après le 7 novembre 1987, la Fête de la Révolution et la Fête de l’Évacuation avaient été supprimées du calendrier officiel des fêtes nationales, une décision qui a durablement affecté la transmission de la mémoire historique. Si la Fête de l'évacuation (15 octobre 1963) a été rétablie après 2011, la question de la valorisation globale des grandes étapes de la lutte nationale demeure posée.
Plus de sept décennies après les événements du 18 janvier 1952, cette date continue d’interpeller. Elle rappelle que l’indépendance ne fut ni un acquis spontané ni un simple arrangement politique, mais le fruit d’un combat collectif, marqué par la mobilisation populaire, la répression et le sacrifice. À l’heure où les repères historiques sont parfois brouillés, le 18 janvier demeure un appel à la fidélité à la mémoire nationale et à la reconnaissance de ceux qui ont payé le prix de la liberté.
Brahim Oueslati
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