Bourguiba: on peut brouiller une image, mais on ne peut pas effacer une œuvre

« Être réaliste, c’est préférer une réforme modeste à un miracle impossible. »
Cette phrase résume à elle seule l’homme et l’œuvre. Bourguiba n’a pas seulement marqué l’histoire : il a façonné la Tunisie moderne.
Le 6 avril 2000, une dépêche laconique de la TAP annonce sa mort à Monastir. En quelques minutes, la nouvelle fait le tour du monde. En Tunisie, c’est un choc silencieux.
Car les Tunisiens avaient déjà été préparés — brutalement. Les images d’un Bourguiba affaibli, diminué, presque effacé, recevant la visite de Zine el-Abidine Ben Ali, avaient heurté. Pour beaucoup, c’était une faute. Pour d’autres, un message. Dans tous les cas, une rupture avec la dignité d’un homme qui avait incarné l’État.
Quelques jours plus tard, il s’éteignait. Mais le malaise, lui, ne faisait que commencer.
Un rendez-vous manqué
À l’annonce de sa disparition, la mémoire collective s’est réveillée. Celle d’un bâtisseur, d’un libérateur, d’un homme d’État hors norme.
Et pourtant, ses funérailles vont devenir l’exact contraire de ce qu’elles auraient dû être.
Dans les rues, des lycéens — qui ne l’avaient pas connu — crient leur colère. Des femmes pleurent en silence. Le peuple, lui, comprend vite : quelque chose ne tourne pas rond.
Les symboles s’accumulent. Et tous sonnent faux.
Une photo d’un homme diminué sur son cercueil.
Un avion marqué « 7 novembre » pour transporter sa dépouille.
Un cortège funèbre empruntant un chemin réservé aux « morts honteux ».
Trop de signes. Trop de maladresses pour être anodines.
Ce jour-là, ce n’est pas seulement un homme que l’on enterre. C’est une mémoire que l’on bouscule.
Le silence organisé
Mais c’est à la télévision que le malaise devient incompréhensible.
Alors que les Tunisiens attendent les images des funérailles, l’écran diffuse… des documentaires animaliers. Le direct n’aura jamais lieu. Quelques minutes à peine au journal du soir.
Pourquoi ce silence ?
Les témoignages, plus tard, vont lever le voile.
L’ancien gouverneur de Monastir, Habib Brahem, chargé de veiller sur Bourguiba, raconte dans ses mémoires un enchaînement de blocages au sommet de l’État. Après avoir été rassuré sur une retransmission en direct, il se heurte à un refus brutal. On évoque des « difficultés de dernière minute ». Il insiste. La réponse tombe, nette :
« La décision a été prise, inutile d’insister. »
De son côté, l’ancien directeur de la télévision, Sadok Bouabane, confirme que tout était prêt.
Une programmation spéciale.
Un documentaire.
Un car de retransmission à Monastir.
Des équipes mobilisées.
Puis, le jour venu… rien.
Les images n’arrivent pas.
Les consignes changent.
On improvise. On comble le vide.
Avant que la vérité ne s’impose :
l’ordre a été donné de ne pas diffuser.
Une décision politique. Prise ailleurs. Assumée nulle part.
La responsabilité retombera sur la télévision.
Mais les Tunisiens, eux, n’ont jamais été dupes. Un seul homme est pointé du doigt, le communicant de la présidence Abdelwaheb Abdallah.
Un héritage que rien n’efface
Mis à l’écart à la fin de sa vie, abandonné par nombre de ses compagnons, Bourguiba n’a pourtant jamais disparu.
Quelques voix courageuses s’étaient élevées, comme celles de Georges Adda ou de Mohamed Charfi, pour rappeler une évidence : on ne traite pas ainsi le fondateur d’un État.
Aujourd’hui, l’histoire a tranché.
Bourguiba est partout. Dans les discours. Dans la mémoire. Dans l’imaginaire collectif. Même ceux qui l’ont ignoré — ou combattu — s’en réclament.
Comme l’avait pressenti Béji Caïd Essebsi, le temps finit toujours par faire son œuvre. Il sépare l’essentiel de l’accessoire.
Et Bourguiba, lui, reste.
Les grands ne meurent jamais
On peut retarder un hommage.
On peut brouiller une image.
On peut manipuler un moment.
Mais on ne peut pas effacer une œuvre.
Vingt-six ans après sa disparition, Habib Bourguiba est toujours là.
Dans la mémoire d’un peuple.
Dans les fondations d’un État.
Dans l’idée même de la Tunisie.
Parce que les grands ne meurent jamais.
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