Enseignement linguistique en Tunisie: Et hop, changeons le français par l’anglais !

La commission de l’éducation, de la formation professionnelle, de la recherche scientifique et de la jeunesse et du sport à l’ARP a introduit (il y a quelques jours) l’examen d’une proposition de loi organique portant sur l’enseignement de l’anglais comme langue fondamentale à partir de la deuxième année de l’enseignement de base, à la place de la langue française. Elle propose aussi l’anglais comme langue d’enseignement pour les matières scientifiques et technologiques dès le cycle préparatoire.
A l’université, l’anglais serait aussi adopté dans les programmes liés aux technologies, au sciences naturelles, aux sciences médicales et à l’économie. Plus encore, cette proposition s’étendrait aux structures politiques et aux institutions nationales, en adoptant l’anglais comme deuxième langue de travail.
Le but recherché par les initiateurs du projet consisterait en l’ouverture de la Tunisie sur son environnement international et en la compétitivité du système éducatif, universitaire et institutionnel comme exigence économique première.
S’agit-il simplement d’épouser l’air du temps et à se mettre au diapason des grandes mutations géopolitiques, plus que jamais effervescente avec l’américanisation de la planète ? Il se peut que ce soit le cas, même si la controverse « linguistique » ne date pas d’aujourd’hui.
A ses heures, Néji Jalloul, alors ministre de l’Education annonçait cette même réforme, déjà en 2018. Le réformateur qu’il se voulait être se heurta cependant à un mur de déni érigé, a-t-on dit à l’époque, par les « conservateurs ».
Sauf qu’une année auparavant, Hatem Ben Salem qui l’avait précédé aux commandes du ministère , avançait deux chiffres ahurissants lors une intervention médiatique : au baccalauréat, on a en effet enregistré 5 mille 0 (zéro) au français et 7 mille à l’anglais ! Par une malheureuse disposition des choses et à la faveur d’accumulations faussement « idéologiques » durant des décennies, la prééminence de l’arabe des temps de Mohamed Mzali s’est faite au détriment de la «cartologie » linguistique . On en arriva même à préconiser l’enseignement de la médecine en arabe. A cette époque-là, il est vrai que la Tunisie réorientait ses intérêts vers le Machreq…
Aujourd’hui, on ne saurait dire que l’initiative parlementaire soit exclusivement induite par des pesanteurs géostratégiques. Sauf que, sur le plan interne, cette institutionnalisation de l’anglais supposerait un grand chamboulement : que faire des générations du français et comment réinventer une autre, celle de l’anglais ?
Celui-ci est en train de brasser large, et ce n’est pas nouveau. Il est temps, sans doute, d’embrasser le monde, d’élargir nos trajectoires diplomatiques et commerciales, en dehors (ou en complément ?) de notre traditionnelle zone de confort, là où tout se fait en français.
Le fait est là cependant : la déliquescence du français (c’est notre fait), mais aussi dans l’espace traditionnellement francophone. La France est en train de s’en désengager subrepticement et, d’ailleurs, c’était déjà criard lors du sommet de Djerba.
La France perd du terrain ; le français avec. La langue n’est plus un vecteur géostratégique. L’espace francophone s’effrite à vue d’œil. L’aura bat de l’aile. Et, puis, quand on pense que Boualem Sansal est admis à l’Académie française, on en conclut que la langue de Molière est désormais clochardisée au grand bonheur d’un certain Shakespeare.
Quant à nous, et pour revenir à cette initiative, on attendra pour voir, surtout face au projet de refonte de l’Education et l’enseignement que se propose de mener à bon port le Conseil supérieur de l’Education et de l’Enseignement dans la vision solennelle du Chef de l’Etat.
Raouf Khalsi
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