Football tunisien : l’urgence d’une réforme financière pour assurer la compétitivité et la pérennité des clubs

Football tunisien : l’urgence d’une réforme financière pour assurer la compétitivité et la pérennité des clubs

Le football tunisien, véritable passion nationale, traverse aujourd’hui une crise financière profonde. Cette situation met en péril la pérennité des clubs et compromet leur compétitivité, tant sur le plan national qu’international.
À l’heure où une restructuration globale du football tunisien devient indispensable, une analyse financière approfondie s’impose afin de poser les bases d’une réforme durable.

 Quelques chiffres clés révélateurs

La Tunisie est classée 41ᵉ au classement FIFA et 6ᵉ en Afrique, loin derrière le Maroc (11ᵉ mondial et 1ᵉʳ en Afrique), le Sénégal (19ᵉ mondial et 2ᵉ en Afrique), l’Algérie (34ᵉ mondial et 3ᵉ en Afrique) et l’Égypte (35ᵉ mondial et 4ᵉ en Afrique).

La valeur marchande du championnat tunisien, selon les dernières données statistiques de la saison 2025-2026, est estimée à environ 87 millions d’euros, soit près de 296 millions de dinars tunisiens. Elle représente environ 50 % de la valeur du championnat égyptien (590 millions de dinars), 71 % de celle du championnat marocain (413 millions de dinars) et 89 % de celle du championnat algérien (330 millions de dinars).

Les disparités sont tout aussi marquées en matière de budgets annuels cumulés. Les clubs tunisiens totalisent environ 335 millions de dinars, un montant nettement inférieur à celui des clubs égyptiens, marocains et algériens, illustrant les défis structurels auxquels le football tunisien doit faire face pour rester compétitif.

Un diagnostic financier alarmant

La dépendance excessive des clubs tunisiens aux subventions publiques fragilise leurs finances et les rend particulièrement vulnérables aux fluctuations budgétaires.
Plus de 50 % des budgets sont consacrés aux salaires des joueurs et des entraîneurs, souvent sans réel retour sur investissement. Cette situation alourdit les charges financières sans garantir une amélioration des performances sportives.

L’endettement croissant, combiné à l’absence de plans de remboursement viables, compromet la stabilité à long terme des clubs. À cela s’ajoute un manque de transparence dans la gestion financière, qui accentue les risques de mauvaise gouvernance et limite l’attractivité du football tunisien auprès des investisseurs.

Pour une restructuration financière durable

L’amélioration de la situation financière des clubs passe par l’activation de plusieurs leviers. La diversification des sources de revenus constitue une priorité. L’introduction en bourse, comme celle envisagée par l’Espérance Sportive de Tunis, pourrait servir de modèle à d’autres clubs.

Le développement des centres de formation représente un axe stratégique majeur, permettant à la fois de valoriser les talents locaux et de générer des revenus grâce aux transferts.
Par ailleurs, l’exploitation des infrastructures sportives pour des activités commerciales et événementielles offrirait des ressources complémentaires. La modernisation du merchandising et l’optimisation des droits médiatiques constituent également des pistes essentielles pour accroître les revenus. Enfin, le renforcement des partenariats avec des entreprises locales et internationales permettrait de diversifier les apports financiers.

Des modèles de réussite inspirants

Certains clubs tunisiens ont déjà amorcé des stratégies prometteuses. L’Espérance Sportive de Tunis prépare son introduction en bourse afin de stabiliser ses finances. Le Club Sportif Sfaxien a lancé l’initiative « Socios », impliquant les supporters dans le financement du club.
L’Étoile Sportive du Sahel mise sur une stratégie de communication renforcée et une ouverture sur son environnement local pour consolider ses partenariats.

Le Club Africain, quant à lui, a initié un « PFE Book » destiné aux étudiants et chercheurs, intégrant l’innovation dans son modèle économique.
D’autres clubs, comme l’Olympique de Béja et l’US Monastir, ont fait de la formation et de la valorisation des talents locaux un véritable levier financier grâce aux transferts vers des championnats plus rémunérateurs.

Une solution innovante : un marché des transferts moderne et transparent

L’un des leviers les plus sous-exploités en Tunisie demeure la structuration d’un marché des transferts plus fluide et plus équitable. La création d’une plateforme centralisée permettrait de suivre les transactions en temps réel et d’en garantir la transparence.

La valorisation des joueurs pourrait être affinée grâce à des outils d’analyse intégrant leurs performances, leur âge et la demande du marché. Des contrats standardisés renforceraient la protection des joueurs et des clubs, tout en limitant les abus.
Enfin, un cadre réglementaire clair encouragerait l’investissement dans la formation, en assurant aux clubs formateurs un retour financier équitable lors des transferts futurs.

Le rôle du bureau fédéral

L’arrivée d’un nouveau bureau fédéral a représenté une opportunité majeure pour engager des réformes structurelles et redresser la situation financière du football tunisien.
Bien qu’aucune action significative n’ait été engagée depuis son installation le 25 janvier 2025, plusieurs mesures peuvent encore être mises en œuvre.

La création d’une commission financière indépendante chargée d’auditer les clubs, de former les dirigeants et d’améliorer la gouvernance constitue une priorité. Un service marketing fédéral dédié devrait également être instauré afin de renforcer l’image et le branding du championnat tunisien, dans l’objectif d’attirer annonceurs et sponsors.

La mise en place d’un marché des échanges entre clubs, sans modification des lois existantes, mais fondé sur un code de conduite et un règlement intérieur clair, permettrait de fluidifier les transferts et de garantir des pratiques équitables et transparentes.

Le bureau fédéral devra imposer une gouvernance financière rigoureuse, avec des audits annuels obligatoires et des règles strictes de transparence budgétaire. La diversification des sources de revenus, le soutien à la professionnalisation des centres de formation, la modernisation des droits médiatiques et du merchandising doivent figurer parmi les priorités stratégiques.

 Le football tunisien est à la croisée des chemins.

La restructuration financière des clubs de football en Tunisie est devenue une nécessité urgente. L’écart croissant avec les pays voisins souligne l’ampleur des réformes à entreprendre.
Malgré le retard accumulé, le bureau fédéral dispose encore d’une réelle opportunité pour initier un plan de sauvetage ambitieux. Le développement durable du football tunisien passe par une gouvernance responsable, une vision stratégique claire et des décisions courageuses.

Mohamed Salah Frad

 

Votre commentaire