Santé: La France soigne sa pénurie avec les médecins de Tunisie

Alors que le système de santé français s’appuie de plus en plus sur des médecins formés à l’étranger, la place centrale des praticiens tunisiens et maghrébins en général révèle une interdépendance silencieuse. Derrière cette réalité se dessinent des déséquilibres durables entre réponse aux pénuries et fragilisation des systèmes de santé d’origine.
Une composante devenue structurelle
Les praticiens à diplôme hors Union européenne (PADHUE) —médecins, pharmaciens, chirurgiens-dentistes et sages-femmes formés en dehors de l’Union européenne — occupent aujourd’hui une place croissante dans le système de santé français. Leur exercice est encadré par des dispositifs spécifiques, notamment les épreuves de vérification des connaissances (EVC) et des parcours de consolidation.
Selon les données du Conseil national de l’Ordre des médecins français (CNOM), la France comptait 19 154 médecins titulaires d’un diplôme hors UE en activité au 1er janvier 2025, soit environ 8 % du corps médical. Leur nombre a fortement progressé au cours des quinze dernières années, traduisant un recours accru à ces praticiens dans un contexte de pénurie persistante.
Une dépendance largement maghrébine
Cette évolution s’accompagne d’une forte concentration géographique. Les médecins formés au Maghreb occupent une place prépondérante parmi les PADHUE.
D’après les données du CNOM :
Algérie : 38,8 %
Tunisie : 15,1 %
Maroc : 7,4 %
À eux seuls, ces trois pays représentent près des deux tiers des praticiens concernés. La Tunisie se distingue particulièrement, avec environ un médecin PADHUE sur six exerçant en France.
Cette configuration reflète des proximités linguistiques et historiques, mais elle met aussi en lumière une interdépendance structurelle entre les systèmes de santé des deux rives de la Méditerranée.
La Tunisie face à une accélération des départs
La mobilité des médecins tunisiens s’est nettement intensifiée ces dernières années. Selon les estimations du Conseil national de l’Ordre des médecins de Tunisie, plus de 6 000 praticiens ont quitté le pays entre 2021 et 2025.
Ce phénomène concerne particulièrement les jeunes diplômés et certaines spécialités clés, dans un contexte marqué par des conditions d’exercice difficiles et des écarts de rémunération significatifs avec l’Europe.
Or, la densité médicale en Tunisie demeure inférieure aux seuils recommandés par l’Organisation mondiale de la santé, ce qui accentue les tensions sur le système de santé national.
Des acteurs essentiels dans les zones sous tension
En France, les PADHUE sont particulièrement présents dans les spécialités en tension : médecine d’urgence, psychiatrie, anesthésie-réanimation ou encore médecine générale.
Dans de nombreux établissements, notamment en zones rurales ou sous-dotées, leur présence est devenue indispensable à la continuité des soins. Leur contribution dépasse largement celle d’un simple renfort : elle conditionne, dans certains cas, le maintien même de l’activité hospitalière.
Une intégration encore inachevée
Malgré ce rôle central, les parcours d’intégration des PADHUE restent longs et différenciés. Avant d’obtenir une reconnaissance complète, ces praticiens exercent souvent pendant plusieurs années sous des statuts transitoires.
Ces positions impliquent une rémunération inférieure, une stabilité limitée et une reconnaissance partielle des qualifications. Les épreuves de vérification des connaissances (EVC), passage obligatoire, demeurent sélectives et prolongent ces situations intermédiaires.
Entre attractivité et tensions
L’attractivité de la France pour les médecins étrangers repose sur la qualité de ses infrastructures et les perspectives professionnelles qu’elle offre. Mais cette attractivité s’accompagne de tensions croissantes.
De nombreux témoignages et analyses pointent des écarts de traitement, des délais administratifs importants et un sentiment de reconnaissance insuffisante. Une réalité qui alimente un débat récurrent sur l’équité du système.
Une question de responsabilité partagée
Au-delà des enjeux nationaux, la question des médecins tunisiens en France renvoie à une problématique globale : celle de la circulation internationale des compétences médicales.
Les organisations internationales, notamment l’Organisation mondiale de la santé, alertent sur les effets du « brain drain » (ou fuite des cerveaux), susceptible d’affaiblir durablement les systèmes de santé des pays d’origine.
Dans ce contexte, la relation entre la France et la Tunisie pose une question centrale : comment concilier mobilité professionnelle et équilibre des systèmes de santé ?
Un modèle à repenser
Le recours aux médecins formés à l’étranger constitue une réponse efficace à court terme aux tensions du système français. Mais il repose sur un équilibre fragile.
D’un côté, la France sécurise son offre de soins.
De l’autre, la Tunisie voit une partie de ses ressources médicales quitter le territoire.
Cette dynamique s’apparente à un transfert de capital humain qualifié, dont les effets restent asymétriques.
À moyen terme, la soutenabilité de ce modèle dépendra de la capacité des deux pays à construire une coopération plus équilibrée, où la mobilité ne se ferait plus au détriment des systèmes les plus fragiles.
B.O
Votre commentaire