Services des urgences: Le système hospitalier dans "l’angle mort" 

Services des urgences: Le système hospitalier dans "l’angle mort" 

Le 29 janvier dernier, une initiative parlementaire a été introduite tenant à modifier la législation relative aux établissements publics de santé et comportant un focus sur la prise en charge des patients en situation d’urgence.  Le principe de prise en charge et la responsabilité médicale existe, certes dans la loi, mais celle-ci n’est pas accompagnée de cadre juridique contraignant et, encore moins, de textes d’application. C’est que la prise en charge reste assujettie à l’appréciation de l’agent ou du responsable de l’établissement hospitalier. C’est le bourbier des canevas administratifs : le patient attendra…

On en a eu d’ailleurs la triste illustration du décès d’une jeune fille en juillet 2025. Souffrant de l’appendice elle a été conduite à l’hôpital « Houcine Bouzayan » de Gafsa. Elle n’y a pas été admise, parce que son nom ne figurait pas  sur la carte de soins de sa tante qui l’avait transportée à l’hôpital, à moins de payer les frais d’urgence. Son père se démena le lendemain, elle fut admise, mais on ne pouvait pas l’opérer parce qu’elle avait bu de l’eau. Entre temps, l’appendice explosa et elle mourut. L’affaire provoqua un tollé d’indignation.

Et, d’ailleurs, le 22 Aout 2025, le Président de la République exigeait que « tout patient en état d’urgence fût pris en charge immédiatement, sans conditions financières, ni formalités administratives ». C’était lors d’une visite surprise à l’hôpital de La Rabta.

En fait, les services des urgences représentent une crise majeure dans le système hospitalier tunisien. Tout le monde en est conscient. C’est une crise structurelle, en effet.  Et il se trouve même que le ministère de la Santé projette d’y remédier dans le cadre d’un plan global de mise à niveau pour cette année 2026, à travers des projets financés par des partenaires internationaux pour une enveloppe de 125 millions de dollars. Réhumanisera-t-on néanmoins les services de santé publique ? Ces deniers seront-ils pour autant dotés de moyens humains et logistiques ?

C’est que le « diagnostic vital » (pour rester dans le champ sémantique médical) est pour le moins engagé.

L’état des lieux est en effet contrasté. Nous sommes face à un système de santé à deux vitesses. Les hôpitaux (jadis fierté de la Tunisie indépendante) manquent de tout aujourd’hui. C’est l’ultime exutoire du citoyen lambda. En face, l’opulence du système privé avec des cliniques excellant dans l’art des sangsues et des pratiques mercantiles. Et ce n’est pas accessible pour tous. Là aussi, il faut payer à l’avance ! Ceci est une autre paire de manche…

Aujourd’hui, la revalorisation de la santé publique comporte des défis énormes, mais surmontables. C’est même une raison d’Etat, cet Etat social qui entend rompre avec les décennies de délitement et d’incurie à tous les niveaux.

Le droit à la santé est une exigence constitutionnelle et légale. Sans doute. Il n’en demeure pas moins que légiférer pour légiférer sans véritable expertise de l’état des lieux, ne servirait à rien. L’initiative parlementaire ne serait salutaire que si elle était appréhendée dans ses ramifications organiques.

Parce que cet « état des lieux » donne un tableau d’une grande complexité. Dégradation de la qualité des soins et hémorragie du personnel avec l’exode de pas moins de 6000 médecins entre internes et résidents. On déplore aussi la pénurie du matériel et le manque d’équipements, entre autres pour la réanimation. On déplore aussi les inégalités régionales, particulièrement au niveau des zones rurales et du centre-ouest.

Et puis, constat implacable, l’attente aux urgences devient récurrente à cause du manque des lits d’aval : le taux d’occupation dépasse parfois les 200%.

Aujourd’hui, la mise à plat de la santé publique représente un combat d’avant-garde. Et, surtout, une urgence impérieuse. Il faut transcender les déterminismes paralysants et conjurer la fatalité pour édifier un système inclusif et, même, prospectif.

Les ressources humaines ne manquent pas. Mais la logistique doit suivre, avec, cependant, une bonne dose d’humanité.

Raouf Khalsi 

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