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Tunisie: jusqu’où ira la normalisation ?

28 août 2026
in Actualités, Chroniques
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Tunisie: jusqu’où ira la normalisation ?
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Par Brahim Oueslati

Depuis 2011, le pays est entré dans de nouvelles phases de normalisation avec les fléaux, les crises et les épidémies, au point que nous avons fini, parfois, par vivre avec eux comme s’ils faisaient désormais partie de notre quotidien. Des situations qui auraient autrefois suscité indignation et mobilisation finissent par être acceptées avec une résignation inquiétante, sans parvenir, sauf rarement, à faire vibrer les ressorts de notre conscience collective.

Tout a commencé par la « normalisation avec le désordre », celui du vacarme, des braillards de dernière heure, des « cinquièmes colonnes », des fauteurs de troubles et autres manifestations de pagaille qui ont progressivement envahi l’espace public. Peu à peu, le désordre est devenu familier, presque banal, au point de ne plus provoquer qu’un haussement d’épaules.

Puis est venu le tour du terrorisme, qui a frappé partout, semant la mort et laissant derrière lui des martyrs et des victimes parmi les militaires, les forces de sécurité, les douaniers, mais aussi de simples citoyens innocents.

Quand la criminalité s’installe dans le quotidien

Le phénomène ne s’est toutefois pas limité au terrorisme. Au fil des années, la criminalité s’est diversifiée, durcie et banalisée, jusqu’à atteindre parfois les limites de l’horreur. Des crimes abjects, inqualifiables et autrefois inimaginables font désormais irruption dans l’actualité : parricides, matricides, féminicides, violences meurtrières au sein même des familles, agressions d’une rare brutalité…

Des pères tués par leurs enfants, des mères victimes de leurs propres fils, des femmes assassinées par leur conjoint ou leur compagnon : la violence ne frappe plus seulement dans la rue ou dans les espaces publics, elle s’invite jusque dans l’intimité des foyers, là où chacun devrait pouvoir se sentir en sécurité.

Le plus inquiétant est peut-être que la répétition de ces drames finit par émousser notre capacité de réaction. Chaque nouvelle affaire suscite l’effroi, l’indignation et la condamnation, puis une autre survient, plus terrible encore, et chasse la précédente de l’actualité.

À cette violence s’ajoute la propagation inquiétante des drogues, qui touche de plus en plus de jeunes et alimente, directement ou indirectement, une partie de la délinquance et de la criminalité. Les démantèlements de réseaux et les saisies de stupéfiants se succèdent, mais la persistance du phénomène montre qu’il ne s’agit plus d’un problème marginal.

Le danger est là : à force de voir l’horreur se répéter, nous risquons de nous habituer à l’inacceptable. Et lorsqu’une société commence à considérer comme presque ordinaires des crimes qui devraient la bouleverser profondément, c’est qu’elle est confrontée à une forme de banalisation dont les conséquences peuvent être autrement plus graves que les faits divers eux-mêmes.

Du Covid aux pénuries

Après le terrorisme et la montée de certaines formes de criminalité, ce fut au tour du Covid-19. Une pandémie qui a ravagé le pays et emporté des milliers de vies, dans un contexte marqué par les difficultés de l’État à assurer, en temps voulu, la disponibilité des vaccins et des moyens nécessaires pour faire face à la crise.

Avec le temps, la peur de la pandémie s’est elle aussi transformée en une forme d’habitude. Comme si la mort, à force d’être comptabilisée chaque jour, était devenue un simple chiffre dans les bulletins d’information.

Avant cela, et après, le citoyen livrait d’autres batailles quotidiennes, non moins éprouvantes : trouver de l’huile végétale, du sucre, du riz, de la semoule ou encore de la farine.

Files d’attente interminables, rayons vides, marchés sous tension… Et pourtant, là encore, la pénurie a fini par s’intégrer au décor. On proteste, on s’indigne quelques instants, on cherche une solution de remplacement, puis on reprend le cours de sa vie comme si de rien n’était.

Les grèves et le blocage des secteurs stratégiques

Puis vint le tour des grèves, des mouvements sociaux et des blocages qui ont, à plusieurs reprises, paralysé des secteurs névralgiques et lourdement pénalisé l’économie nationale.

Le droit de grève et le droit de manifester sont des droits consacrés. Mais lorsque les mouvements sociaux se transforment en blocages prolongés de la production ou en paralysie de secteurs stratégiques, leurs conséquences dépassent largement le cadre du conflit social. Les épisodes d’El Kamour, dans le Sud tunisien, avec le blocage de la production et du transport des hydrocarbures, ainsi que les interruptions répétées de la production de phosphates dans le bassin minier de Gafsa, en sont des exemples particulièrement révélateurs.

Ces blocages ont entraîné un recul de la production, des pertes considérables pour l’économie nationale et un manque à gagner de plusieurs centaines de millions de dinars pour le budget de l’État, tout en fragilisant davantage des secteurs déjà confrontés à de profondes difficultés. Au-delà des pertes immédiates, c’est toute la capacité du pays à produire, exporter et générer des recettes qui s’en trouve affectée.

À force de voir des sites de production stratégique à l’arrêt, des entreprises publiques paralysées et des chaînes de production interrompues, le risque est de finir par considérer ces situations comme une composante ordinaire du paysage économique et social.

Le secteur de l’éducation en a également fourni une illustration particulièrement préoccupante. Lors de certaines crises syndicales, la rétention des notes des élèves a placé établissements, parents et élèves dans une situation de blocage. Face à la persistance du conflit, le ministère de l’Éducation avait finalement pris des mesures exceptionnelles, dont le passage automatique d’élèves au niveau supérieur.

Au-delà du bras de fer entre le ministère et les organisations syndicales, cette situation avait soulevé une question essentielle : celle du devenir des élèves et de la qualité de leur formation. Car lorsque les résultats scolaires deviennent un instrument dans un conflit social, c’est le système éducatif et, à terme, le niveau de l’enseignement qui risquent d’en payer le prix.

la disparition de jeunes Tunisiens en mer

Puis vint le dossier des migrants subsahariens, arrivés en Tunisie en nombre important, dont beaucoup nourrissaient l’espoir de traverser la Méditerranée pour rejoindre l’autre rive.

Alors que la question s’est progressivement complexifiée, mêlant dimensions humanitaires, sociales et sécuritaires, les Tunisiens ont été confrontés à une nouvelle réalité qui s’est imposée dans le débat public et dans le quotidien.

Mais une autre tragédie, plus douloureuse encore, s’est installée : la disparition de jeunes Tunisiens en mer.

Ils sont partis à la recherche d’un horizon plus large, d’une vie meilleure, d’un avenir qu’ils ne trouvaient plus chez eux. Certains ont fini dans les profondeurs de la Méditerranée, réduits à une nouvelle ligne dans la longue liste des disparus.

Le plus terrible n’est pas seulement que la mer engloutisse nos jeunes. C’est que la répétition de ces drames semble avoir émoussé notre capacité à être choqués.

Les disparus et les naufragés se succèdent, les images circulent, les familles pleurent… puis, très vite, tout reprend son cours, comme si les ressorts de notre indignation s’étaient eux aussi figés.

Les coupures d’eau et l’électricité

Aujourd’hui, nous semblons entrer dans un nouveau chapitre de cette normalisation.

Nous en sommes désormais arrivés à l’eau, cet élément essentiel auquel Dieu a donné une place fondamentale dans la vie : « Et Nous avons fait de l’eau toute chose vivante ».

Coupures répétées, pénuries, recherche de bouteilles d’eau minérale… Des citoyens se retrouvent contraints de gérer leurs besoins les plus élémentaires comme si nous vivions dans un pays frappé par une sécheresse permanente.

Ces derniers jours, les images et les vidéos qui circulent donnent parfois le sentiment que la Tunisie que nous connaissions est en train de changer sous nos yeux : réservoirs vides, files d’attente, citoyens à la recherche d’eau, quartiers privés d’approvisionnement, le tout sur fond de coupures d’électricité répétées, alors même que le pays traverse une période de chaleur extrême.

Le paradoxe est saisissant : l’eau et l’électricité, deux des services les plus élémentaires d’une société moderne, sont désormais devenues une source d’inquiétude quotidienne.

Quand l’exception devient la règle

Ainsi, nous ne semblons plus confrontés à une seule crise, mais à un processus continu de normalisation avec les crises.

Nous nous habituons au désordre, puis au terrorisme, à la criminalité et à la violence, à la drogue, à la pandémie, aux pénuries de produits essentiels, aux grèves qui perturbent les secteurs vitaux, aux crises de l’école, à la mort de nos jeunes en mer et, aujourd’hui, au manque d’eau et aux coupures d’électricité.

Le problème n’est pas que les crises surviennent. Aucun pays n’en est à l’abri.

Le véritable problème est que l’exception semble être devenue la règle, le provisoire le permanent, l’inacceptable l’acceptable et la tragédie un simple fait divers.

Le plus grand danger pour une société n’est peut-être pas de traverser des crises, mais de perdre sa capacité à les refuser.

Lorsque les coupures d’eau deviennent normales, les coupures d’électricité prévisibles, la recherche des produits de base une routine quotidienne, les grèves et les blocages des secteurs essentiels une éventualité récurrente, les violences et les crimes des nouvelles presque ordinaires, la drogue un phénomène avec lequel il faut désormais composer et la mort de jeunes en mer une tragédie qui ne surprend plus personne, le danger ne réside plus seulement dans les crises elles-mêmes.

Il réside dans l’habitude que nous avons prise de les subir.

Car la forme la plus dangereuse de normalisation n’est pas seulement celle qui consiste à s’accommoder des crises.

C’est la normalisation avec l’impuissance face aux crises.

À force de tout accepter, de tout supporter et de tout relativiser, ne sommes-nous pas en train de perdre ce qui permet à une société de rester vigilante : sa capacité à s’indigner, à exiger des réponses et surtout à refuser que l’anormal devienne la norme ?

La question mérite d’être posée :

Jusqu’où cette normalisation peut-elle nous mener ? Et que faudra-t-il encore perdre pour que quelque chose, enfin, se réveille en nous ?

B.O

Tags: Brahim Oueslatieaux minéraleseducationel kamourgrèvesnormalisationPhosphatesTunisie
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