
Des habitants de Sidi Bou Saïd ont conspué samedi le ministre de la Culture Mehdi Mabrouk, avant de refaire dimanche la même chose lorsqu’il est revenu en compagnie du ministre de l’Intérieur visiter le mausolée incendié la veille.
Quelque 150 habitants ont versé leur colère sur les ministres et particulièrement Ali Larayedh qui venait de dénoncer un acte criminel, tout en dédouanant les forces de l’ordre qui, selon lui, n’avaient pas pour mission de protéger ce type de mausolées, pourtant régulièrement pris pour cible lors d’attaques orchestrées par les salafistes.
Pour le ministre de l’Intérieur M. Ali Larayedh, qui venait devant une foule en colère constater les dégâts du mausolée de Sidi Bou Saïd saccagé par les vandales, « ce n’est pas à la police de garder tous les mausolées, c’est aux gens en charge de ces mausolées de le faire ».
Pour le répondre, je lui dis que la police a pour mission de protéger un site qui appartient non seulement au patrimoine culturel national mais au patrimoine mondial? Que doit-elle protéger alors? C’est étrange que nos dirigeants politiques ne fassent pas un calcul mathématique pourtant très simple: Un site mondial est avant tout un symbole d’identité fort.
Protéger de tels symboles c’est protéger une image d’un pays à l’échelle internationale. C’est marquer l’ouverture de la Tunisie au niveau non seulement culturel mais économique, c’est attirer les investisseurs et les touristes étrangers. Il faut comprendre par exemple que ce qui pousse les touristes japonais à visiter la France (et qui fait de ce pays la première destination touristique mondiale) ce n’est pas le séjour dans les hôtels « all inclusive », c’est la tour Eiffel, c’est le vin de Bordeaux, c’est un typique bistrot ou un kiosque à journaux parisien typique, c’est un mets culinaire français…
Et pour le visiteur étranger de la Tunisie c’est son village immaculé au sommet de la colline avec ses symboles comme son café des nattes, son phare son marabout et son bambalolli. Il n’y a rien de religieux dans tout cela mais cela fait partie du fantasme de vacances pour lesquels on est prêt à parcourir des dizaines de milliers de km uniquement pour déguster un thé au pignon à sidi Chabaâne dans une telle ambiance.
Et le temps suspendu de cet instant éphémère est soigneusement enveloppé dans une petite boite nacrée que l’on ouvre furtivement de temps en temps après le retour au bercail pour se plonger dans les souvenirs et que l’on transmet aux plus jeunes comme un témoin à perpétuer …pour l’éternité et en tout cas tant que le monde continuera à exister, et ce en répétant à l’infini: « J’ai visité la Tunisie, j’ai visité Sidi Bou Saïd et ses symboles ».
Les investisseurs étrangers qui passent des années chez nous et reviennent un jour chez eux ramènent aussi dans leurs gênes et celui de leurs enfants les symboles de ce village avec un impact promotionnel et émotionnel inestimable, que M. Larayedh pour ne pas avoir appris par cœur sa table de multiplication, n’est pas capable d’évaluer.
En tout cas sil est payé aujourd’hui en tant que Ministre, il doit comprendre qu’il doit son salaire et le poste qu’il occupe à l’accomplissement obligatoire du travail qui s’impose à lui et qui est de protéger les symboles de la Tunisie et ce qui est plus grave est qu’il n’ait pas compris que cette obligation de protection ne lui est pas attribuée simplement en tant que ministre de l’intérieur mais aussi en tant que citoyen jaloux de préserver le patrimoine de son pays…Il a tout le temps pour méditer cela…Peut-être pas.
Pour terminer je rappelle à M. Le Ministre un autre élément factuel de l’histoire universelle : En Chine populaire les crimes économiques peuvent être sanctionnés par la peine de mort. Ce n’est pas que je sois un farouche défenseur de cette peine mais il faut comprendre que dans un pays qui compte des milliards d’habitants, celui qui détourne les fonds publics cause à la communauté un préjudice d’une très grande gravité.
Pourquoi ? Parce que le vol ou le détournement des biens publics envoie à la mort et la famine des millions d’individus dont le revenu par habitant ne dépasse pas 1 $ par jour en moyenne. La Tunisie ne compte heureusement pas le même nombre d’habitant mais la comparaison des deux situations est d’une pertinence imparable.
En multipliant les gestes négatifs susceptibles de faire partir les investisseurs et les touristes étrangers de notre pays, en faisant une impasse sur des sources de revenus dont le pays ne saurait se passer en l’absence d’existence d’hydrocarbures ou de je ne sais quelle autre manne céleste, le manque à gagner envoie au chômage et à la misère des millions d’individus à un moment où nous sommes dans un processus révolutionnaire et au moment où nous sommes supposés essayer de solder une ardoise monumentale causée par la corruption et la mauvaise gestion.
Faut-il condamner à mort les égarés (ou supposés égarés car il faudrait finalement savoir si ce ne sont pas des actes délibérés et programmés commis impunément de façon étrangement répétitive) ?
Je n’irai pas jusque-là, mais il faut définitivement stopper la nuisance de ceux qui commettent de tels actes car il y a réellement péril en la demeure.
Enfin, et c’est aussi grave que de commettre un tel crime, l’attitude passive des gouvernants qui minimisent continuellement de tels agissements représente une forme de complicité pour laquelle ils seront un jour comptables devant l’histoire.
Un acte nonchalant traduit par le dîner organisé peu de temps après l’autodafé, offert à une délégation par le ministre des Affaires étrangères tunisien Rafik Abdessalam, dans un restaurant huppé du village de Sidi Bou Saïd dénote un geste d’inconscience qui dans d’autres pays démocratiques aurait entrainé à l’obliger immédiatement à présenter sa démission accompagnée d’excuses.
Hatem Karoui
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