Une scène politique pitoyable, la Tunisie ne mérite pas ça

 Une scène politique pitoyable, la Tunisie ne mérite pas ça

 

Début octobre, on annonce officiellement à l’ARP la constitution d’un grand bloc parlementaire, la Coalition nationale, fruit de fusion entre plusieurs groupes parlementaires dont celui de l’UPL, auxquels se sont joints des députés provenant de différentes familles politiques. Ce bloc compte de suite 47 députés (4 autres s’y joindront) et devient la seconde force du Parlement.

Moins de quinze jours plus tard, le parti de Slim Riahi annonce, sans crier gare, qu’il a décidé de fusionner au sein du parti Nidaa Tounés. Dans la foulée ses députés démissionnent du bloc de la Coalition nationale pour rejoindre celui du parti fondé par Béji Caïd Essebsi et dirigé par son fils Hafedh.

Pour le commun des Tunisiens, ces va-et-vient montrent le peu de sérieux d’une classe politique qui tient ses bases pour moins que rien. Même les directions sont laissées sur le carreau puisque, alors qu’il s’agit de décisions graves, elles sont prises par-dessus la jambe.

Certes l’instance politique du Nidaa s’est réunie à Monastir et le conseil national de l’UPL a tenu une réunion extraordinaire à Sousse, mais c’étaient des réunions de pure forme destinées à avaliser des décisions prises ailleurs, derrière des portes closes. Devrions-nous en être étonnés lorsqu’ on entend Slim Riahi, dire sans ciller que les députés de l’UPL sont les siens et qu’il en fait ce qu’il veut !

Mais cette valse entre les groupes n’est pas nouvelle puisque depuis les élections législatives de 2014 et à l’exception d’une courte période d’accalmie, le déplacement entre les blocs est devenu pour nos « honorables députés » leur sport favori.

Certains ont fait le va-et-vient entre les groupes plus de 4 fois sans jamais donner une raison valable à ce « tourisme partisan » et évidemment sans demander l’avis de leurs électeurs. Car c’est ici que le bât blesse, le scrutin se faisant sur la base de listes, l’électeur a voté non pour une personne mais pour un parti et il voit ainsi son vote vampirisé par une personne qui fait de sa voix ce qu’elle veut. N’est-ce pas une forme de trahison ou ce qu’on appelle en droit un délit de « faux et usage de faux », qui est en bon français « une altération frauduleuse de la vérité ».

Ce qui est nouveau, cependant, c’est qu’un parti politique avec armes et bagages décide de se joindre à un autre parti. Aucun des deux ne s’est soucié de ce qu’en pensent les électeurs de l’un ou de l’autre. Ils n’ont même pas pris la peine de consulter leurs bases, faisant comme si celles-ci n’existent pas.

Comment dès lors s’étonner du désintérêt des électeurs de se rendre aux urnes quand ils voient qu’ils sont considérés comme quantité négligeable et que les états-majors des partis font de leurs voix ce qu’ils entendent.

Néanmoins nos « honorables députés » par leurs agissements se sont mis dans des situations qui frisent le ridicule quand elles ne sont pas carrément grotesques pour ne pas dire cocasses. Ainsi il en est de cette députée qui a quitté Nidaa Tounés, après l’avoir sévèrement critiqué pour trouver refuge auprès du groupe de l’UPL et qui se retrouve, bien malgré elle au sein de son ancien parti. N’est-ce pas que le ridicule de notre classe politique ne tue plus ?!

Evidemment ce remue-ménage n’a pas été créé ex nihilo, c’est la conjoncture politique qui en est la raison majeure. C’est la bataille qui s’expose maintenant sur la voie publique entre le chef du gouvernement Youssef Chahed et la direction exécutive de son parti Nidaa Tounés conduite par Hafedh Caïd Essebsi qui se trouve en filigrane de ce va et vient.

Se rapprochant au début de Youssef Chahed, Slim Riahi a mis son parti au service de celui-ci en rejoignant le bloc de la Coalition nationale censé être pro-Chahed. Mais on ne donne rien pour rien. Selon des bruits de couloirs, le chef de l’UPL aurait mis des conditions à son soutien : la levée du gel de ses biens et un haut poste ministériel dans le prochain remaniement pour lui-même. Devant la réponse négative de Chahed il a tourné casaque, changeant sa position du tout au tout.

Ce qui est encore plus gênant et certainement révélateur des nouvelles mœurs politiques, si cela se confirme, c’est que le président Béji Caïd Essebsi ait été accusé d’être derrière cette volte-face ou du moins qu’il l’ait favorisée.

On sait que BCE a pris le parti de son fils dans la bataille qui l’oppose à Youssef Chahed mais de là qu’il mette tout son poids dans la balance pour ébranler la scène partisane et ridiculiser la classe politique, on a de la peine à le croire. L’homme qui a toujours soutenu que « la patrie doit être avant les partis » ne peut pas dire une chose et faire son contraire.

Mais les egos risquent de s’entrechoquer. Slim Riahi secrétaire général de la nouvelle entité de Nidaa Tounés (car selon Hafedh Caïd Essebsi Nidaa va remplacer Nidaa !!) va-t-il se satisfaire de cette position ou voudrait-il mettre la main sur tout le parti. L’expérience récente du « Front du salut et du progrès » mort-né n’a-t-elle pas avorté quand il s’est agi de répartir les responsabilités entre les parties prenantes.

C’est cette scène politique pitoyable que la Tunisie post-révolution ne mérite évidemment pas que nous présentons au monde au début de cette année politique cruciale qui verra l’organisation dans 12 mois des élections législatives et présidentielles dont personne ne peut prédire les résultats.

Si cela continue sur cette lancée, on ne récoltera que la désaffection de l’électorat et son total désintérêt. Ce qui serait fatal pour la démocratie naissante dont nous sommes pourtant fiers.

RBR

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